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1er chapitre de la 35e enquête de Mary Lester “Casa del Amor”
Lundi, mai 3rd, 2010 | Jean Failler et Mary Lester, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, divers | 10 commentaires
J-12 avant la sortie de Casa del Amor, la nouvelle enquête de Mary Lester qui paraîtra le 15 mai prochain…
Vous pouvez dès à présent réserver l’ouvrage en librairie et sur www.palemon.fr (et demander la dédicace de l’auteur !)
Histoire de vous donner l’eau à la bouche, voici le 1er chapitre (téléchargeable au format Pdf)… Alors, execllente lecture, et n’hésitez pas à nous laisser vos commentaires !
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Chapitre 1
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« On est déjà venues par là, n’est-ce pas ma grenouille ? »
Mary Lester tapota le volant de sa vaillante petite Twingo qui allait bon train sur la route de Saint-Nazaire, traversant les friches industrielles qui subsistaient en bord de Loire.
Le grand pont apparut dans le lointain, mince et sinueux comme un ruban de paquet cadeau géant, abandonné au-dessus du large estuaire.
Vu de loin, on se demandait comment les voitures pouvaient rouler là-dessus, mais au fur et à mesure qu’on s’en rapprochait, on se rendait compte que c’était une véritable autoroute qui enjambait les flots jaunes de la Loire.
Mary eut juste le temps d’apercevoir, en contrebas sur la droite, le taudis où avait vécu le sinistre Armanjéo, l’assassin du juge Ménaudoux*.
Le lierre avait encore gagné et son épais manteau vert couvrait maintenant presque toute la toiture de fibro-ciment.
Elle frémit en repensant à Armanjéo, la brute intégrale, qui avait pulvérisé une voiture de police à la hache avant qu’elle ne lui vide le chargeur de son revolver dans les jambes pour réussir enfin à l’arrêter.
Où était-il maintenant ? Il devait avoir fini son temps de prison et, bien qu’il y eût peu de risques pour qu’elle se retrouve nez à nez avec lui, le savoir dans la nature lui donnait des petits picotements le long de la colonne vertébrale.
La pente était raide, elle dut descendre une vitesse pour arriver au premier portique qui pointait vers le ciel tout au sommet de l’ouvrage d’art. La petite voiture hoquetait, semblant trouver la pente particulièrement ardue, si bien que Mary dut rétrograder une nouvelle fois avant d’atteindre le sommet du pont.
— Ben dis donc, ma vieille, on n’a plus ses roues de vingt ans !
Il lui arrivait ainsi de parler à sa voiture lorsqu’elle voyageait seule. La petite voiture offerte « spontanément » par la Marine nationale après la destruction de son Austin par les commandos de marine* lui avait fait un long usage.
Celle-ci reprit de la vitesse en entamant la descente qui la menait de l’autre côté de la Loire et Mary continua de l’encourager :
— C’est bien, ma grenouille, c’est bien !
Elle songea que jamais la grenouille, comme elle disait, ne l’avait laissée en panne. Toujours pleine de bonne volonté malgré plus de deux cent mille kilomètres au compteur. Il faudrait pourtant, un de ces jours, songer à lui trouver une remplaçante car les voitures, même de bonne volonté, ne sont pas éternelles.
Mary n’était pas pressée. Tant que la « grenouille » roulerait sans avatar, elle la conserverait. Il s’était noué entre elle et son véhicule un curieux lien affectif que la plupart des gens auraient trouvé ridicule (comme ils auraient trouvé ridicule de l’entendre lui parler). Mais c’était ainsi. Elle avait l’âme conservatrice et il en était de même avec de vieux vêtements qu’elle trouvait confortables et qu’elle hésitait à jeter.
Tant que ça roulerait…
Du haut du pont, on avait l’impression de survoler l’estuaire, si bien que les montagnes de sable entassées par les gravières de Loire sur les berges ne paraissaient pas plus grosses que les pâtés que font les petits enfants sur les plages en été.
Vers le sud, le Marais breton s’étendait à perte de vue, gris et vert, avec des coulées d’eau qui brillaient au soleil. Car il faisait soleil, contrairement à la dernière fois où elle était arrivée à Saint-Nazaire avec sa Twingo toute neuve, sous un déluge invraisemblable.
Pourquoi appelait-on « Marais breton » ces terres qui, géographiquement parlant, étaient plus vendéennes que bretonnes ? Marais, d’accord, l’eau semblait sourdre de toutes parts et, avant que cette route qui filait droit vers l’horizon eût été tracée, il devait être périlleux de s’aventurer dans ce paysage.
Les armées républicaines, au temps de la chouannerie, en avaient su quelque chose et s’en étaient vengées avec une férocité sans nom. Mais breton… Pourquoi breton ? Qu’avait-il de breton, ce marais ?
Dans leur volonté de retrouver la Bretagne de leurs ancêtres et ses cinq départements, les Bretons seraient-ils tentés d’annexer également le sud de la Loire ?
Bonne question, dont Mary Lester ignorait la réponse. Elle n’était pas tenue d’élucider ce mystère et le temps des guerres de conquête n’était plus au goût du jour.
La veille, le commissaire Fabien l’avait convoquée dans son bureau et, après les civilités d’usage, l’avait contemplée sans mot dire, un demi-sourire aux lèvres.
Elle lui avait rendu son regard ironique :
— Sur quel coup tordu projetez-vous de m’expédier cette fois, Monsieur ?
Le commissaire n’avait pu retenir un petit mouvement de tête en arrière accompagné d’un pincement des lèvres et Mary, très contente d’elle-même, avait pensé : « Touché, Monsieur le commissaire ! »
Il avait protesté :
— Qu’est-ce qui vous laisse penser qu’il s’agit d’un coup tordu ?
Elle lui avait montré son auriculaire ostensiblement braqué vers son oreille :
— Mon petit doigt. Quand vous me convoquez comme ça, au débotté, c’est qu’il y a anguille sous roche.
Comme il ne pipait mot, se contentant de la regarder en souriant, elle avait demandé :
— Alors, où est-ce que ça se passe ?
Le commissaire Fabien avait essayé de reprendre la main :
— Devinez !
Elle répondit d’un ton badin :
— Je préfère l’entendre de votre bouche, patron.
Content de sa petite victoire, le divisionnaire Fabien avait croisé les doigts sur sa brioche et avait incliné la tête en fermant à moitié l’œil gauche, un tic qu’il avait conservé de l’époque où il avait en permanence une Benson à bout liège entre les dents. Une sérieuse alerte de santé l’avait contraint à renoncer aux délices du tabac, mais aux mouvements nerveux de ses doigts cherchant quelque chose à serrer, on devinait qu’il en faudrait peu pour qu’il replonge.
— Ah ah, on ne se mouille pas, capitaine. Pas envie de parier, cette fois ?
Elle avait répondu vertueusement :
— Il ne faut jamais parier avec ses supérieurs, Monsieur, quand ils perdent, ça les met de mauvaise humeur.
— Cette fois, dit le commissaire avec assurance, je ne risque rien.
Mary avait fait la moue :
— Alors ce n’est pas un marché honnête et ça m’étonne de vous, patron. Mon père prétend qu’il a connu, lorsqu’il faisait son service militaire, un officier qui affirmait : « Je ne parie que quand je suis sûr de gagner. Quand je ne suis pas sûr, je donne ma parole d’honneur ».
— Belle mentalité, fit Fabien amusé.
Et Mary précisa :
— Ce n’était qu’une boutade.
— Allez savoir, avec les militaires, soupira Fabien. Puis il avait laissé tomber :
— La Vendée.
Mary ne répondant pas, il précisa :
— L’île de Noirmoutier, pour être exact…
Elle demanda :
— Et que se passe-t-il sur l’île de Noirmoutier ?
— Un empoisonnement…
— Mortel ?
— Qui aurait pu l’être…
— Quelqu’un d’important ?
— Si on veut.
Il soupira :
— La dame de compagnie de la belle-mère d’un notable.
— Holà ! fit-elle.
— Ça vous effraie ?
— Oui. Les cinglés qui tuent de cette manière m’effraient. Un coup de flingue, de hache ou de binette sous le choc d’une déception, d’une colère, d’une passion trahie je peux comprendre, mais verser du poison dans la soupe d’un proche et le regarder crever à petit feu, ça c’est vraiment horrible.
— Ouais, dit le commissaire.
Pensait-il à son épouse qui l’accablait de granules, pilules, et autres potions ? Elle se garderait bien de poser la question.
— Et qu’est-ce qui vous amène à m’expédier en Vendée ?
— Vos mauvaises relations…
Mary Lester réprima un sourire, elle allait pouvoir contrarier son supérieur.
— Je suppose que vous voulez parler du conseiller Mervent…
Le visage de Fabien se rembrunit.
— En effet.
Elle ironisa :
— Il serait ravi d’apprendre que vous le classez dans les « mauvaises relations ». C’est le chef de cabinet et le premier conseiller du ministre de l’Intérieur, tout de même !
Cette fois Fabien ne rigolait plus du tout. Ce Mervent* était un intrigant, mais on le disait très influent auprès d’un ministre de l’Intérieur qui se voulait efficace sans avoir la moindre compétence pour l’être (Mervent, pour tout dire, n’en avait guère plus).
Mary enfonça le clou :
— Figurez-vous qu’il m’a téléphoné juste avant que j’arrive au commissariat.
Fabien balbutia :
— Parce qu’il a…
— Mon numéro de portable ? Mais oui ! D’ailleurs moi aussi j’ai le sien. Il me téléphone de temps en temps.
— Il vous…
— Il me téléphone, oui.
— Mais pourquoi ?
— Pour me demander, quand ses compétences faiblissent, mon avis sur tel ou tel problème de police.
Elle ajouta négligemment :
— Nous avons gardé d’excellentes relations.
Fabien persifla :
— En somme vous voilà conseillère du conseiller !
Elle minimisa son rôle :
— Faut pas exagérer, patron, il me demande juste quelques petits tuyaux.
— Vous saviez donc que vous deviez aller à Noirmoutier ?
Elle prit son air le plus candide et laissa tomber : « oui ».
Le commissaire Fabien parut fâché :
— Et vous me laissez exposer des choses que vous connaissez mieux que moi !
— Oui, mais comme je suis honnête, je n’ai pas parié !
Fabien grommela :
— Il n’aurait plus manqué que ça !
— J’aurais pu, ajouta-t-elle, gager quelque chose de gros… Un dîner à Rosmadec, par exemple.
Le commissaire était toujours débiteur de ce dîner qu’il avait promis à Mary dans un moment d’euphorie à la fin d’un repas mémorable au café du port à l’Île-Tudy*. C’était devenu l’Arlésienne, le commissaire redoutait que sa moitié apprenne qu’il invitait son enquêtrice préférée dans ce haut lieu de la gastronomie bretonne.
Et, lorsqu’elle voulait taquiner le patron, elle n’avait qu’à prononcer ce nom « Rosmadec » pour le plonger dans l’embarras.
Et là, il était plus qu’embarrassé. Il fit mine de ne pas entendre et graillonna à deux ou trois reprises : « hum… hum… ». Puis il demanda :
— Je suppose que vous acceptez cette mission ?
Elle assura :
— Je suis à vos ordres, patron.
Il persifla :
— Rien ne me dit que s’il s’était agi d’une enquête en banlieue au mois de novembre, vous auriez manifesté la même docilité.
— Ce n’est pas pareil, assura-t-elle, je n’ai aucune compétence pour aller me fourrer dans des zones de non-droit… Tandis que dans une île… au bord de la mer… Au mois de septembre…
Fabien avait bougonné :
— Non-droit… Non-droit… Qu’est-ce que ça veut dire, non-droit ?
— Vous le savez aussi bien que moi !
Ce qu’elle pouvait l’agacer !
— Bien, vous partez quand ?
— Demain matin.
Il soupira :
— Je n’ai malheureusement pas d’élément à vous donner…
Elle se leva :
— Ce n’est pas grave, patron, Ludo m’a téléphoné pour m’expliquer en gros ce dont il s’agissait.
Fabien avait une nouvelle fois froncé les sourcils :
— Ludo ?
— Oui, le conseiller Ludovic Mervent si vous préférez.
Le visage du patron s’était soudain empourpré, mais l’explosion qu’elle attendait ne vint pas. Elle admira in petto : « Quelle maîtrise de soi ! »
Néanmoins sa voix était pleine de colère contenue. Il articula :
— Je ne préfère pas ! Ça y est, vous en êtes à vous appeler par vos prénoms à présent ?
Elle leva les mains comme pour s’excuser :
— C’est lui qui a commencé, depuis quelque temps il m’appelle Mary, alors…
— Alors vous l’appelez Ludo ?
— Ben oui !
— Et moi alors, vous m’appelez comment ?
— Eh bien… Patron.
— Oui, mais quand je ne suis pas là ?
— Quand vous n’êtes pas là, je ne vous appelle pas, dit-elle avec une fausse candeur.
Le commissaire respira fort et dit, presque trop calmement :
— Je veux dire en mon absence, quand vous parlez de moi avec ce grand dépendeur d’andouilles de Fortin, vous m’appelez comment ? Lulu ?
Elle faillit pouffer :
— Oh, patron !
— Pourquoi pas ? Je vous appelle bien Mary, moi aussi !
Elle réfléchit et dit :
— C’est une idée. Je n’y avais jamais pensé, mais puisque vous me le suggérez… Quoique, ça ferait un peu familier tout de même. Vous imaginez, si vous m’invitez à Rosmadec avec madame Fabien et que je laisse tomber : « Lulu, voulez-vous me passer la moutarde ? »
Cette perspective sembla fâcher le commissaire si bien qu’il parut à nouveau sur le point d’exploser.
— Pff ! fit-il exaspéré. Fichez-moi le camp !
Elle se leva, gagna la porte et, la main sur la poignée, elle tenta de le rassurer :
— Je plaisantais, patron.
— Humph ! fit Fabien qui n’en était pas tout à fait persuadé. Enfin, tenez-moi au courant, capitaine Lester ! Je suppose que vous ne manquerez pas de faire appel aux services du lieutenant Fortin ?
— Si besoin est, patron, cependant je ne crois pas avoir à le déranger.
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
— C’est une affaire d’empoisonnement, patron, donc a priori un crime de femme… Si toutefois il y a crime, bien entendu.
— Bien entendu, fit Fabien en écho. Il n’y a d’ailleurs pas eu crime, puisque la victime n’est pas morte.
Elle suggéra :
— Ça sera peut-être pour la prochaine fois.
— C’est ça, ricana Fabien, le criminel attend que la célèbre enquêtrice Mary Lester soit sur place pour passer aux choses sérieuses.
Il redit, mais moins agressivement :
— Fichez-moi le camp, jeune fille !
Elle ferma doucement la porte en riant, et fila venelle du Pain-Cuit préparer ses bagages.
1er chapitre du 4e volume des Énigmes à Bourvillec “Le magot de Mado”
Lundi, mai 3rd, 2010 | Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons | Pas de commentaire
Vous êtes très nombreux à attendre avec impatience la sortie du prochain roman de Jean-Paul Birrien…
Et bien c’est pour dans 12 jours !
Le 15 mai paraîtra Le magot de Mado, un 4e volume désopilant dont les personnages attachants vous embarqueront avec eux à Bourvillec.
Vous pouvez dès à présent réserver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.palemon.fr.
En attendant la sortie, pour vous faire patienter, voici l’intégralité du 1er chapitre (téléchargeable au format Pdf)… Excellente lecture !
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Télécharger le 1er chapitre du Magot de Mado au format Pdf
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Chapitre 1
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Jeudi 9 mars 1972
— T’as des nouvelles de ton héritage, Mado ?
— Pftttt ! Je crois bien que cette maison ne sera jamais vendue ! En plus, le notaire m’a envoyé des impôts à payer… Si ça continue, ça coûtera plus cher que ça vaut.
La brune un peu forte qui répondait au prénom de Mado peignait avec application ses ongles en rouge.
— Comment il s’appelle déjà, ton bled ? Trouvillec, c’est ça ?
— Mais non, Max, Bourvillec ! Bour-vil-lec ! Je te l’ai déjà dit cent fois, dit-elle en levant le bras, doigts tendus, pour juger du résultat.
— Combien tu avais touché ?
— Je sais plus exactement… Un peu plus d’vingt mille, j’crois.
Elle souffla sur ses ongles et agita les deux mains pour accélérer le séchage.
— Il en reste ?
— Pas beaucoup.
— Tu pourrais faire ça en deux mois, si tu voulais, fit Max en s’appuyant au dossier du canapé.
— Tu ne vas pas recommencer avec ça, dit Mado en lui jetant un regard noir.
— Ce que tu peux être vieux jeu ! Tu vois bien que je plaisante !
— C’est déjà pas mal ce que je fais pour toi !
— Bien sûr ! Mais tu m’avais promis d’essayer… Au moins une fois, pour faire une expérience… On s’aimera encore plus fort après, tu verras…
— Tu sais très bien que j’avais bu, quand j’ai dit ça.
— D’accord, d’accord, dit Max en allumant une cigarette.
Il portait un blouson d’aviateur en cuir, doublé de peau de mouton, et un jean serré sur ses cuisses musclées. Ses cheveux noirs couvraient ses oreilles et tombaient dans son cou. Quand il souriait, ses dents blanches et le blanc de ses yeux légèrement bridés, luisaient dans son beau visage au teint sombre, trahissant ses origines gitanes. Ses mains surtout attiraient l’attention. Elles étaient fines et soignées, mais puissantes avec des doigts très longs.
— Et toi, qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda Mado en refermant soigneusement la petite bouteille de vernis.
— Je sais pas encore, mais ça va venir, répondit Max, le visage fermé.
— Tu m’avais promis autre chose…
— Je sais… Je sais… J’ai un truc en vue… Cette fois c’est du sérieux, se dépêcha-t-il d’ajouter devant la moue interrogative de Mado.
— C’est vrai, Max ? Tu ne déconnes pas ?
— Puisque je te le dis.
— On mènera la grande vie comme avant ?
— Pas encore, mais bientôt tu seras la reine, Mado, c’est Max qui te le dit.
— Oh, Max, s’écria-t-elle en se laissant choir sur ses genoux, et en l’entourant de ses bras.
— Et doucement, fais gaffe à ma clope.
— Oh ça va, dit Mado vexée, en se relevant d’un bond. De toute façon il faut que tu partes, j’attends quelqu’un.
— Ah oui, c’est vrai, j’oubliais… Je suis dans le salon de coiffure.
— C’est ça, moque-toi. Ça met du beurre dans les épinards et tu es bien content d’avoir de l’argent de poche !
— T’es une vraie bonne sœur, Mado. Tu devrais être remboursée par la sécurité sociale.
— Allez dégage, dit-elle en lui passant les bras autour du cou pour l’embrasser. J’en ai au moins jusqu’à dix heures.
Elle attendit que Max soit sorti pour vider le cendrier et remettre de l’ordre dans l’appartement. Elle s’attarda quelques minutes dans la salle de bain, et revint se camper entièrement nue devant la grande glace de la salle. Elle lissa les deux longues anglaises qui encadraient son visage, et agita ses doigts dans ses cheveux pour leur redonner du volume. À vingt et un ans ses seins restaient fermes mais elle les aurait préférés plus petits et plus hauts. La courbe de ses hanches s’était un peu trop arrondie à son goût. Elle se retourna et pinça d’un air dépité ses fesses dodues qui commençaient à se ramollir. Elle trouvait ses jambes trop fortes et les aurait souhaitées plus fines. Enfin, du moment que tout cela plaisait à Max, c’était le principal. Jamais elle n’aurait cru qu’un type aussi beau que lui, puisse s’intéresser à elle.
Elle choisit des dessous dans un tiroir de la commode, et enfila par-dessus une blouse rose qu’elle boutonna de bas en haut. Elle serra la ceinture autour de sa taille, et glissa sans se baisser, ses pieds dans des escarpins vermillon à hauts talons.
Aide-coiffeuse dans un grand salon de la rue du Faubourg Saint-Honoré, Mado arrondissait ses fins de mois en travaillant au noir dans son appartement. Elle avait commencé en rendant service à la concierge, qui depuis lui envoyait ses amies. Le bruit s’était ensuite répandu dans le quartier, et aujourd’hui, sa petite clientèle lui prenait deux soirées par semaine. Ça mettait du beurre dans les épinards.
Elle tira le fauteuil jusqu’à l’entrée de la salle de bain, accrocha la cuvette arrière et s’accroupit pour placer le repose-pieds. Quand elle avait rencontré Max, ça marchait plutôt bien pour lui. Il l’avait draguée dans un grand magasin. C‘était un beau mec, toujours bien sapé, le plus beau qui se soit jamais intéressé à elle. Il approchait de la quarantaine, mais ne les faisait pas. Il passait la prendre au salon avec une grosse voiture. Elle le rejoignait sous le regard envieux des copines. Il l’invitait dans les meilleurs restaurants, et la sortait dans les boîtes les plus chères. Jamais elle n’aurait pensé qu’un type comme lui puisse s’intéresser à une fille comme elle. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’être vraiment amoureuse, alors c’était comme une première fois. Cela avait duré trois semaines, les plus belles de sa vie. Et puis Max s’était retrouvé en prison pour trois mois, à cause d’une histoire très compliquée d’objets volés, où d’après lui il n’était vraiment pour rien. Une stupide erreur de la police ! Surprise et déçue, elle avait décidé de faire front et de ne pas le laisser tomber. Cachant la vérité à tout le monde, la fidèle Mado lui avait rendu visite une fois par semaine. À sa sortie, Max se retrouvait nu comme un ver. Même la voiture ne lui appartenait pas. Il ne lui restait rien, et il ne savait pas où aller. Mado l’avait alors accueilli chez elle, dans son petit appartement, toute heureuse de lui venir en aide, et de l’avoir tout à elle.
Mais Max avait changé. Cela faisait maintenant un mois qu’ils vivaient ensemble, et il se montrait irritable et nerveux. Elle essayait de ne pas l’agacer, et d’attendre calmement qu’il retrouve une place, en espérant que ça ne durerait pas trop longtemps, car ses économies fondaient à vue d’œil. Elle n’osait pas lui refuser de l’argent, et il en dépensait pas mal. Sans l’héritage providentiel de sa vieille tante de Bretagne, elle n’aurait pas pu l’aider ainsi. Mais bientôt son livret de caisse d’épargne serait épuisé, et il ne lui resterait plus rien. À moins que la maison, qui comportait un magasin et un appartement, ne soit vendue. Mais d’après le notaire, il ne serait pas facile de trouver un acheteur.
Elle brancha le tuyau de la douchette sur le robinet de la salle de bain, et rapprocha la tablette à tiroirs du fauteuil. Ce soir elle commençait par madame Perrin, la boulangère du coin de la rue, qui venait pour une coloration. Elle sortit le nécessaire de son coffret à coiffure. Max assurait que cela ne durerait pas, et qu’il allait se refaire. Il lui promettait monts et merveilles, mais elle ne voyait toujours rien venir. Elle s’inquiétait de le voir traîner dehors toute la journée, et rentrer le soir pour s’installer devant la télé. La semaine dernière, après un repas bien arrosé chez un couple d’amis à lui, alors que la conversation déviait sur les différents moyens de se faire de l’argent rapidement, l’autre femme avait avoué sans aucune gêne pratiquer régulièrement des rencontres tarifées. Mado, un peu éméchée, avait assuré qu’elle aussi en serait capable s’il le fallait. Depuis cette soirée, Max n’arrêtait pas d’en parler et ça la gênait de le voir insister comme ça.
C’était dans sa nature d’être une brave fille, mais il ne fallait quand même pas exagérer. Le fait d’habiter ensemble changeait beaucoup la donne. Max perdait de sa superbe, et elle n’était plus aussi amoureuse qu’au début. Et surtout, elle commençait à douter des sentiments qu’il éprouvait pour elle. Elle craignait qu’il s’en aille. Alors elle priait le ciel et elle brûlait des cierges à Notre Dame de Lorette pour que ça s’arrange et qu’il l’aime comme au début. Deux cierges la semaine dernière ! Mais dans ce genre d’affaires, le Bon Dieu est le seul à connaitre la vérité, et il n’est pas très bavard.
La sonnette retentit. Mado rectifia la position du fauteuil, orienta la lampe et rapprocha la glace. Elle promena autour d’elle un regard satisfait, et se dirigea vers la porte, pour accueillir sa première cliente de la soirée.
En exclusivité, le 1er chapitre du 3e volet des Mange-Rêve : Tombmor !
Mercredi, mars 3rd, 2010 | Jean-Luc Le Pogam et les Mange-Rêve, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, divers | Pas de commentaire
Le 15 mars prochain paraîtra Tombmor, le 3e volet des Mange-Rêve de Jean-Luc Le Pogam.
Une aventure palpitante au coeur d’une Bretagne en pleine glaciation…
En exclusivité, retrouvez ci-dessous le 1er chapitre. Histoire de vous mettre l’eau à la bouche !
Pour plus d’informations sur Tombmor ou pour commander les ouvrages, consultez le site des Éditions du Palémon ou la page Myspace des Mange-Rêve.
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Tombmor - 1er chapitre
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lNuit noire comme de l’encre, puits sans fond inlassablement rincé d’une neige intarissable de ses épais flocons… Enfer des vents rugissant comme des démons dont le souffle nous projette vers les entrailles d’un gouffre sans fin…
Voilà des heures que nous perforons l’obscurité, l’œil rivé au zéro du compas de route, les fesses plantées sur nos sièges plastiques, bringuebalés comme de vulgaires pantins que le froid et les événements semblent avoir statufiés sur place en attendant d’en disposer le moment venu.
Zéro…
Zéro, ce n’est pas le chiffre de la température.
Non. Zéro, c’est le chiffre-vampire qui nous aspire du nord. Celui qui, de la forteresse maudite, aimante nos jours et nos nuits depuis le départ de l’expédition. Destination finale du voyage dont le mystère me hante pour une énième nuit sans sommeil.
Plus un mot n’est sorti de nos bouches comme scellées par le gel depuis que la lumière du soleil nous a une nouvelle fois abandonnés.
Même les pensées semblent avoir fui nos mémoires engourdies par le froid et l’épuisement. Mémoires élimées par ce film récurrent qui grave en nos rétines des images répétitives devenues diffuses, incompréhensibles. Mémoires comme régentées par cet unique triangle lumineux où défilent les paysages immuables d’un film en noir et blanc qui n’a plus aucun sens du réel…
Plusieurs fois dans l’après-midi, Thibault a dû prendre brusquement la direction des opérations alors que je piquais du nez.
À propos de nez, Yvon a seulement pointé le sien sur le pont à trois ou quatre reprises dans la journée. Il était accompagné de Snow.
Pas un mot, pas un geste. Juste un « Ça va ? » pour accompagner les repas sous vide avant sa rituelle inspection du pont et son retour robotisé au carré.
La dernière fois, c’était il y a quatre heures, quelques minutes avant la nuit qui est tombée subitement vers dix-sept heures, ramenant avec sa chape de plomb un souffle en furie.
Nous sommes loin des vents solaires dont nous parlaient les deux têtes grises au départ de cette transsibérienne !
Afin d’échapper à la torpeur, les paupières mi-closes, je quitte de temps à autre mon siège pour m’ébrouer comme un ours et me débarrasser de la lourde cuirasse glacée qui tente sans répit de nous dévorer.
Thibault, tel un mort-vivant, se colle alors à la barre à laquelle il s’agrippe pour un temps.
À nos pieds, pont, winchs, cordages, roof, flotteurs, rien n’existe plus.
Tout relief a été lissé, avalé, gommé, effacé par le tapis neigeux.
Seul le cockpit présentait encore ce matin une vague forme évasée qui s’est atténuée au fil de la journée pour quasiment disparaître avant la tombée du jour.
Le Seagull a revêtu l’apparence d’un vaisseau- fantôme plongeant de lui-même vers des abysses insondables.
Propulsé par ses voiles qu’on jurerait en tôle tant leur rigidité fait croire à des plaques définitivement clouées sur leur emplacement, il transperce inlassablement notre cauchemar.
Les guirlandes de glace s’acharnent à s’emparer de la bôme*** et des filières de sécurité qui nous préservent de la chute. Prises dans le faisceau de nos frontales, elles semblent s’épaissir comme à vue d’œil avant qu’un choc plus violent que les autres ne vienne les disloquer.
Il nous faut alors nous méfier des éclats tranchants comme du verre qui arrivent de l’avant.
Et ça cogne dessous, et ça lève à bâbord, et ça tosse à tribord… Et claque la grand-voile contre les haubans, explosent encore les cristaux de glace en milliers de pointes aiguisées, pique du nez, lève du cul et cogne à nouveau. Et danse dans cette transe infernale qui nous tue le dos, les pieds, les jambes, les bras, les mains, la tête.
Plus le temps passe, plus nos mouvements se font lents, pénibles, alanguis. C’est à grand-peine que je parviens à chaque assaut à détourner un peu la tête pour éviter les projectiles…
Mon cerveau s’est mis en mode veille, déroulant devant mes yeux une bande lumineuse sur laquelle défilent ses conseils :
Ne se laisser prendre ni par le froid ni par le sommeil… Bouger… Bouger les pieds… Bouger les genoux… Les jambes…Se lever tous les quarts d’heure pour évacuer la neige… Manger… Température extérieure - 47°C… Ne se laisser prendre ni par le froid, ni par le sommeil… Bouger… Bouger les pieds… Bouger les genoux… Les jambes… Se lever tous les quarts d’heure pour évacuer la neige… Manger… Température extérieure…
Je vérifie de temps à autre le lacet d’un gant, de l’autre, pour parer à l’accident.
Jack…
Mes doigts.
Faut que je bouge mes doigts. Que je vérifie qu’ils sont toujours bien là.
J’ai lu quelque part que le froid tue doucement. Que ses caresses assassines t’endorment sans que tu t’en aperçoives.
Peut-être qu’elle est là, tout autour de nous, la mort. Glaciale, et discrète, à l’affût du moindre faux pas, du moindre endormissement, elle attend patiemment son heure, avide de nos vies.
Peut-être que l’Ankou s’est installé parmi nous et qu’il va jouer de la faux d’un instant à l’autre.
Il aurait profité de notre long arrêt de l’autre jour, lorsque nous avons remonté Jack à bord, pour y grimper aussi et s’y planquer en se faisant oublier…
Pourtant, la légende dit que l’Ankou se déplace toujours en charrette…
— Mais, arrête Iwan, tu délires complètement ! Tu sais très bien que depuis le Grand Dérèglement l’Ankou ne se prend plus la tête avec sa charrette ! C’est de l’histoire ancienne, ça ! Vis donc avec ton temps ! Cette nuit, par exemple, il est capable de s’être atomisé pour retomber sur vous sous forme de flocons ! Le faucheur est capable de te parler avec la voix de ton grand-père ou celle de Mélanie, capable d’arrêter ton Seagull d’une main pour le retourner de l’autre et vous faire tous avaler sa poudre noire !
— Sa quoi ?
— Sa poudre noire !
— … Quelle poudre noire ?
— Cette poudre que les ordinateurs de Bogdich vous envoient sans discontinuer maintenant qu’il a réussi à nous isoler du reste du monde !
— Mais, qu’est-ce que tu racontes ? Cette poudre, c’est de la neige… Et la neige est blanche !
— Le jour oui, mais la nuit, la morte-neige est noire, garçon !
Je lève vaguement les yeux vers le projecteur de pont dont le rayon blanchâtre attire des milliers de papillons…
La morte-neige ? !
— C’est la lumière artificielle de ton projecteur qui lui donne une apparence blanche, poursuit Sapience, mais regarde-la bien, elle n’est pas blanche !
Mes yeux se perdent un instant dans la vague lueur du feu de mât… Je dois me rendre à l’évidence…
Sans doute que tu penses que j’ai tendance parfois à parler tout seul. Ce n’est cependant pas parce que la folie me guette.
En fait, j’échange avec Sapience.
Sapience, c’est la vieille amie qui me rassure, ma petite voix à moi, celle avec qui je parle en secret à la veille des grandes décisions ou lors des situations périlleuses comme celle que nous traversons depuis plusieurs jours.
J’ai toujours suivi ses conseils à la lettre, tenu compte de ses réflexions avisées. Enfin… presque à chaque fois.
Sapience, c’est comme une amie sûre, une amie qui est toujours là lorsque tu en as besoin. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Une vraie amie, quoi !
C’est mon père qui nous a présentés l’un à l’autre lorsqu’il m’a raconté pourquoi il avait pris la décision de quitter le journalisme de guerre pour s’occuper des oiseaux migrateurs.
Sapience le lui avait conseillé. Et elle a eu vachement raison ! Grâce à elle, il a trouvé Gaëlle, et moi, j’ai retrouvé mon vrai père et une nouvelle famille !
Étant donné la pertinence de ses conseils, j’avais à l’époque immédiatement saisi l’opportunité de lui proposer de nous prendre sous son aile protectrice, Mélanie et moi. À bien y repenser, c’est d’ailleurs certainement elle qui m’a incité à l’embrasser sur le Seagull et dans la cabane au bord du lac. J’en ai tout à coup le cœur qui bat un peu plus fort.
— Ce blanc est une illusion, Iwan ! Le jour du Grand Dérèglement, c’est toute la nature qui s’est révoltée ! Elle s’est mise à vomir ses flocons de mort dès le premier soir. Car, je te le redis : la morte-neige est noire ! Noire comme la nuit des temps, comme les cheminées de l’enfer. Noire comme les nuits d’avant que les hommes ne trouent la bâche des géants.
— Mais, Sapience, qui nous l’envoie, ta morte-neige à la fin ? ! Les ordis de Bogdich ou la nature ?
— Il ne fallait pas, Iwan, il ne fallait pas s’acharner à la détruire, cette bâche. Vous aviez pourtant été prévenus par ceux d’entre vous qui connaissaient la nature. Vous n’auriez pas dû vous en moquer et continuer à balancer toutes vos fumées dans l’atmosphère, pas dû continuer à courir après le profit et…
— Mais, au collège, on nous a largement expliqué qu’on avait tout fait pour les réduire, ces fumées ! Les bagnoles, les snow-mobs et les motos-neige au photovoltaïque aux beaux jours comme en hiver et…
— Ce n’était pas assez, Iwan ! Ce que vous avez sauvé, vous l’avez détruit par les satanés nuages radioactifs évadés de vos centrales nucléaires pourtant ultra sécurisées ! C’est vous qui l’avez mise en colère !
— Mais…
— Bogdich se sert de cette colère pour y ajouter son ignominie et…
— Mais, nous…
— Et il mènera le programme à son terme.
— Mais, nous on n’y est pour rien, on n’était pas là !
— Ah, la bonne excuse ! Bien sûr que vous n’étiez pas là, mais vos pères égoïstes y étaient, eux ! Et vous allez malheureusement payer pour ce qu’ils ont fait !
— Mais, mon père n’est pas un égoïste, tu le sais bien Sapience, et moi j’ai pas envie qu’elle me prenne, ta morte-neige ! Pas envie de crever cette nuit !
— Vous allez payer le prix fort !
— Mais…
— Cesse donc tes « mais » ! L’Ankou se fout de tes « mais » ! Il possède des accointances avec les forces obscures qui se rient de vous ! Il laisse tomber la morte-neige qui vous tisse à chacun un linceul. Ensuite, lorsque vous fermerez les yeux, seulement à cet instant, il prendra la forme qu’il aura choisie.
— La forme de quoi ?
— Une forme, Iwan ! La forme la plus inattendue. Il s’approchera lentement, confisquera la vie et distribuera avec parcimonie la mort… La mort sans un bruit, sans un mot, sans même une trace. Tu…
— Allez, lâche-moi, Sapience, tu me prends trop la tête là ! Ici, on est peut-être isolés, mais on est aussi un équipage, et il est impossible que nous soyons les seuls dans cette situation !
o0o
La morte-neige… N’importe quoi !
La réalité, c’est que je me les gèle…
Bouger le menton.
Plisser ce front qui, voilà une heure me faisait un mal de chien et que je ne sens même plus maintenant.
Le frotter avec mes gants, cligner des yeux, l’un après l’autre… Ensemble.
Taper dans mes mains.
Je m’invente des solutions de survie en soufflant longuement dans mon écharpe. Ça me réchauffe un peu le nez… C’est déjà ça de pris. Je sors Thibault de sa torpeur en lui frappant amicalement l’épaule. Il me répond d’un même geste avant de se lever et de sautiller sur place, la main droite accrochée aux filières.
Se lever…
Tenter de marcher. Marcher jusqu’au cockpit…
Thibault s’installe à ma place. Il a compris mes intentions sans que nous ayons eu à échanger un mot, pas même un signe à la lueur de nos frontales.
Je m’accroche à tout ce qui est à portée de main pour prévenir une glissade qui pourrait avoir des conséquences irrémédiables.
Et ce cata qui n’en finit pas de bondir de la tête au cul… On va finir par casser le matériel.
Réduire la grand-voile et enrouler entièrement le foc pour en laisser le moins possible au vent et perdre de la vitesse.
Oui, c’est ça : perdre de la vitesse.
De toute façon, inutile de prendre des risques, on va déjà bien assez vite.
Pas facile de tenir debout… Va pas falloir lambiner.
Baisser la tête pour éviter les paquets de neige…
Dès qu’il est en main, j’enroule autour du winch ce maudit cordage en pensant à mon grand-père qui se félicitait, lors des préparatifs, d’avoir équipé les deux catas de cordages hydrofuges. Même gelés et raides comme du bois, ils perdent rapidement de leur rigidité.
Et je tourne la manivelle tandis que de sinistres grincements me parviennent de l’avant dans le vacarme ambiant. La voile glacée crisse, hurle, se brise presque tandis qu’elle s’embobine sur elle-même.
Il faut que ça tienne…
Faut que ça tienne…
Voilà, c’est bon !
Mal au bide… Les oreilles qui sifflent… La faim sans doute… J’ai du mal à… Merde, qu’est-ce qui m’arrive ? Mes jambes vacillent…
Je viens de me vautrer. Mon corps tout entier est en train de glisser…
Le câble de la herse là, à un mètre à peine…
Et ce blizzard de fou qui me flagelle le visage dès que je me tourne un peu vers l’arrière.
Attraper le câble, vite.
Je m’accroche de toutes mes forces, mais pour faire quoi ensuite ? À la barre, Thib doit avoir les yeux rivés sur l’avant ; Jack, Yvon et Mélanie sont à l’intérieur… Si je suis balayé du pont, personne ne s’en apercevra.
Je finis par m’asseoir, m’enroule presque autour du câble gainé de givre.
Je me gèle…
J’aurais dû rester à la barre…
Il me faut absolument tourner le dos à cette maudite averse de neige ; que j’échappe aux griffures de ses flocons que le froid transforme lors de certaines bourrasques en grêlons tueurs.
La morte-neige.
Ses épines de ronces m’écorchent les yeux.
… Et ce film de la bataille de l’autre fin d’après-midi sur le pont. Mon esprit me le ressasse en boucle :
Mon grand-père, recroquevillé sur lui-même, se protégeant des coups de pieds de ce faux journaliste. Ce fumier qui a apporté le malheur à bord.
La douleur me tord à nouveau l’estomac…
On n’aurait jamais dû accepter de le laisser monter…
— Mais tu sais bien Iwan, que les « on aurait dû, on n’aurait pas dû » ne peuvent rebâtir le passé…
— Oui, je sais ! Avec des « mais » non plus, tu me l’as déjà dit !
— …
— Le problème, Sapience, c’est que le passé, c’est aussi Jack, trimballé comme un grossier paquet de linge sale au bout d’un filin, là-bas, à plus de cent mètres derrière nous ! Et ce passé-là nous a fabriqué un présent sur mesure. Une saloperie de présent ! Une galère, oui !
— Surtout, reste éveillé, Iwan. L’Ankou ne fauche que ceux qui dorment…
Le vent et les mouvements du cataskis me forcent à lâcher prise. Je glisse…
— Je t’ai dit de me lâcher avec ton faucheur de malheur, Sapience ! Tu ferais mieux de me sortir de là ! Mais… ça… c’est au-dessus de tes moyens, hein ! T’es meilleure pour les conseils !
Mon corps ne m’obéit plus. Il s’allonge malgré moi, épouse le fond du cockpit, devient une pièce de caoutchouc qui ne m’appartient plus.
Il n’en veut plus, mon corps.
Il n’en peut plus.
Pourtant, je sais que je ne dois pas me laisser commander par le mouvement.
Longue envolée du Seagull qui retombe ensuite lourdement au sol avant de repartir sur une seule coque.
Thibault ne fait pas dans la finesse. Mais, comme moi, il fait ce qu’il peut, mon copain. Et il tient bon !
Il faut que j’assure, moi aussi.
Et je revois encore Jack, celui que je pensais invulnérable, indestructible autant que son copain…
Le Taureau ! L’autre a quand même fini par l’avoir, et à quatre, ça va devenir beaucoup plus difficile maintenant.
Et Snow, que va-t-il devenir sans son maître ?
Me relever…
Rejoindre Thibault…
Impossible de tenir debout…
Mes yeux quittent quelques instants la route que trace vaguement le trait blanc du projecteur d’avant. Ils se posent ensuite sur la frêle lueur que laisse encore passer la couche de neige sombre déposée sur les hublots qui entourent le roof et surplombent le carré.
Ramper jusqu’à cet ultime signe de vie…
Je n’aurais pas dû quitter mon poste…
Qu’est-ce qu’ils foutent à l’intérieur ?
Ça fait combien de jours que je n’ai pas revu Mélanie ?
Nous auraient-ils oubliés dehors ?
Après s’être une nouvelle fois levé sur bâbord, le Seagull s’écrase à nouveau de toute sa masse. Le coup de menton que je refile dans le winch auquel je m’étais agrippé me fait conclure presque à haute voix ce dont je suis maintenant convaincu : il y a barreur et barreur !
Le claquement de la voile m’avertit d’un nouveau balayage de pont. Thibault doit flipper comme un malade.
S’accrocher à tout ce qui dépasse et attendre l’accalmie.
Dernier coup d’œil sur les cadrans électroniques que j’essuie au passage avec mes gants.
Vitesse de pointe : 45 nœuds.
Température extérieure : - 49°C
Vitesse du vent : 37 nœuds.
Sauter maintenant vers le flotteur pendant que l’engin enfin à l’horizontale surfe longuement sur un plat.
Trop tard… Il s’envole à nouveau avant de retomber sur ce tapis invisible qu’il tosse à s’en disloquer.
Comme désarticulé, le bolide ralentit alors sous l’effet de l’impact, mais ça tient. Ça tient bon !
J’en profite pour gagner trois à quatre mètres avant que le cataskis ne reparte de plus belle à la conquête de la nuit, comme s’il avait repris ses esprits.
D’une ultime enjambée, je regagne enfin mon poste où Thibault, après une tape dans la main, me cède la barre sans se faire prier.
Et le rodéo redémarre en culbutes incessantes où le Seagull lève son nez qu’il plante ensuite dans la neige en levant de l’arrière. Le mouvement est si rapide qu’il nous décolle de nos sièges pour mieux nous y replaquer la seconde suivante.
Lorsque nous sommes plus chanceux, la bête replonge en douceur au travers de la lame, faisant jaillir de part et d’autre des monceaux de poudre noire qui dévalent vers nous sans parade possible.
Ce vol d’un oiseau ivre sur l’écume des ténèbres me donne une inconfortable impression de vertige et j’imagine un instant ce qui pourrait survenir si tout à coup l’œil qui nous guide venait à rendre l’âme.
Le vent rugit, faisant craquer le vaisseau fou de ses coques au mât. Sur la droite ou la gauche, parfois des deux côtés en même temps, des branches arrachées aux arbres par la tornade viennent finir leur course, coincées dans les filières où elles restent prisonnières avant d’en être arrachées par la vitesse. Certaines autres, comme lancées par le diable, percutent violemment les voiles avant de venir se fracasser sur le roof et de s’échapper par l’arrière.
Les projectiles arrivent de toutes parts et on les sent parfois nous frôler.
Voilà donc la route de Tombmor !
Calé sur mon siège, je sens au fil des minutes le silence intérieur regagner mon esprit, comme si je devenais le spectateur de cet effroyable snow-movie. Concentré sur un avenir incertain qui pourrait à tout moment basculer, je ferme progressivement les écoutilles, m’isole de la tourmente afin de me consacrer pleinement à ma tâche de barreur.
Partant du haut du mât, la lumière continue, malgré la violence de l’ouragan, d’arroser une large route et me permet d’éviter les obstacles : arbres, restes de pylônes isolés, carcasses de voitures ou de semi-remorques. Presque ensevelis sous notre trajectoire, ils n’en sont pas moins de redoutables récifs qui pourraient anéantir nos efforts et coûter la vie à tout l’équipage en moins de dix secondes.
La morte-neige est partout. Sombre et glacée, on pourrait croire qu’elle nous prépare un tapis noir vers le pire cauchemar.
« … Le faucheur est capable de s’être atomisé pour retomber sur vous sous forme de flocons. Il est capable d’arrêter ton Seagull d’une main et le retourner de l’autre pour vous faire tous avaler sa poudre noire… » Les paroles obsédantes de Sapience me reviennent en tête.
Je tente de dénicher autour de nous le moindre signe, la moindre petite chose qui pourrait être l’Ankou, mais rien n’y fait.
Il y a bien de temps à autre sur notre route la lueur des flammes éclairant des silhouettes de fantômes qui ont élu domicile çà ou là dans la cabine, la benne ou la citerne éventrée d’un camion recouvert de bâches, mais ces mendigots n’ont rien à voir avec le faucheur qu’ils doivent redouter autant que nous.
Enveloppés dans des haillons, hommes ou femmes, ils nous regardent passer sans aucune réaction, sans doute trop surpris par ce vaisseau qui surgit du néant sous leurs yeux pour mieux y replonger l’instant d’après.
Je les imagine, privés de mots, échangeant seulement des regards éberlués.
Le vent continue à s’acharner sur les arbres et les ferrailles en bordure de voie, inflexible, comme s’il voulait les tordre, les soulever, les arracher au sol.
— Ça doit sacrément remuer à l’intérieur ! crie tout à coup mon zombie de voisin, me rappelant que nous sommes malgré tout en vie.
Je sursaute mais ne lui réponds pas, trop absorbé que je suis par la course et le slalom de délire auxquels je livre le navire.
Tenir.
Tenir jusqu’au bout de la nuit. Jusqu’à la première empreinte de la lumière du jour, ce moment de soulagement intense qui te laisse enfin voir et te rend les repères que l’obscurité t’avait subtilisés. Et, même si tu te rends compte que rien n’a changé en enfer, tu te contentes alors de l’indicible réconfort que t’offrent tes yeux.
Rien que pour cet instant, il nous faut tenir sans défaillir.
Et, tenir, c’est aussi refaire notre retard sur ce train de malheur.
Un bref instant, les yeux mi-clos, j’ai aperçu, à quelques mètres, la porte de la descente qui s’écartait pour laisser s’échapper une frêle silhouette vers l’extérieur.
— Voilà la bouffe ! s’enthousiasme Thibault en mettant cette fois les mains en porte-voix dans ma direction.
Moi, je n’ai pas faim.
Désirant retenir sa capuche d’une main, l’ombre glisse, tombe. Nous l’apercevons de temps à autre, dans le faisceau de nos lampes, qui prend de longues minutes pour récupérer puis se relève, s’accroche au câble de la herse avant de s’étaler de nouveau.
C’est en prenant appui sur le pied de l’éolienne qu’elle parvient laborieusement à se hisser jusqu’à nos deux points lumineux, exténuée par une lutte de plus d’une demi-heure contre les éléments.
Mélanie !
Je me rappelle de cette nuit-là chez moi. C’était au tout début du cauchemar : « Trois c’est mieux que deux »…
Fermement calée à côté de Thibault, elle dégaine sans le moindre commentaire deux paquets de biscuits et tablettes de chocolat qu’elle nous tend à chacun. Comme il m’est impossible d’avaler quoi que ce soit à ce moment précis, je décide de remettre le festin à plus tard en enfouissant de la main droite ces rations de survie dans ma poche d’anorak.
Mélanie…
Nos faisceaux de lampes s’effleurent, se touchent, s’entremêlent ; mais elle paraît si loin de moi ; et pour ma part, je me sens tant de responsabilité qu’il m’est impossible de penser à autre chose qu’à ce bolide dont on nous a confié les commandes…
Elle a dû ressentir ma pensée, car elle change maintenant de place avec Thibault pour venir se caler contre moi.
Il tousse, mon copain.
Tout comme moi, il ne se sent visiblement pas capable de lui poser LA question.
Si mon grand-père l’a renvoyée vers nous, c’est sans doute que le pire est à craindre pour Jack, et qu’il a tenu à rester seul auprès de son ami.
En exclusivité : l’intégralité du 1er chapitre de “Il vous suffira de mourir”, la nouvelle enquête de Mary Lester (sortie le 16 mai 2009)
Jeudi, avril 23rd, 2009 | Jean Failler et Mary Lester, actualité littéraire bretonne, divers | Pas de commentaire
Ca y est, c’est officiel, la nouvelle enquête de Mary Lester, intitulée “Il vous suffira de mourir“, sortira le 16 mai 2009 ! Elle comptera 2 tomes : “Motel des Forges” et “Le brame du cerf“.
Vous pouvez d’ores et déjà réserver cet ouvrage auprès de votre libraire, et sur le site des Éditions du Palémon www.palemon.fr.
En exclusivité, histoire de vous mettre l’eau à la bouche, nous vous proposons de découvrir le premier chapitre de cette enquête sur les bords du lac de Guerlédan en centre-Bretagne…
Nous attendons avec impatience vos commentaires sur ce début ! Jean Failler y répondra très prochainement…
…
Chapitre 1
…
Ce n’était qu’un village comme on en traverse vingt lorsqu’on se rend de Rennes à Quimper en empruntant la route du centre Bretagne qui n’est certes pas la voie la plus rapide, mais assurément la plus pittoresque pour relier ces deux villes.
Non que l’homme qui se déplaçait dans une Audi break de couleur sombre voulût faire du tourisme. En fait il joignait l’utile à l’agréable : l’utile étant la visite d’un client éventuel qui souhaitait installer une maison dans les arbres près de son hôtel, l’agréable la semaine de vacances qu’il projetait de passer en compagnie de son amie domiciliée à Quimper.
Âgé d’une bonne trentaine d’années, le conducteur de l’Audi était architecte. Il s’appelait Lilian Rimbermin et son break de couleur sombre n’était pas de première jeunesse.
Le village de Saint-Gwénécan s’étirait au long d’une route qui le pénétrait d’est en ouest, bordée de très vieilles maisons de granit gris, doré çà et là par des lichens qui flamboyaient au soleil couchant comme de très vieilles et très précieuses passementeries. En son centre, une route formait une croix et la circulation était commandée par des feux tricolores parfaitement anachroniques au cœur de ce village dont la maison la plus récente avait été construite avant la Révolution française.
Des panneaux routiers, non moins anachroniques, indiquaient que la vitesse était limitée à trente kilomètres heure dans la traversée du bourg, et des passages surélevés de la chaussée dissuadaient efficacement tout dépassement de ces limites.
Le chauffeur de l’Audi, arrêté au feu rouge, regardait de droite et de gauche, comme s’il était embarrassé pour trouver son chemin. Lorsque le feu passa au vert, il s’engagea au ralenti vers la sortie du village quand un vieux pick-up stationné sur le bas-côté devant une terrasse sortit brutalement en marche arrière sans se préoccuper de ce qui se passait sur la chaussée.
Une autre voiture venant en face, Lilian Rimbermin n’eut d’autre recours que d’écraser le frein, mais le choc était inéluctable. Il y eut un fracas de tôles froissées suivi du tintement cristallin des éclats de verre de son phare avant droit qui pleuvaient sur la chaussée…
Comme toujours en ce genre de circonstance, un grand silence suivit le fracas de la collision, puis, d’un bout à l’autre de la rue, des têtes curieuses se penchèrent aux fenêtres et le boucher du lieu parut au seuil de sa boutique, l’air terrible avec son tablier blanc taché de sang et un grand couteau à la main. Son crâne chauve luisait sous un pâle soleil et une moustache mongole barrait son visage rubicond.
Une vraie tête d’égorgeur ; inconsciemment on cherchait à voir si sa main gauche ne tenait pas par les cheveux un crâne de supplicié fraîchement exécuté encore dégoulinant de sang.
Où suis-je tombé ? se demanda Lilian en bloquant le frein à main. Il descendit de sa voiture et évalua les dégâts en secouant la tête d’un air dépité. L’aile avant de l’Audi en avait pris un vieux coup, comme le pare-chocs qui pendait sur le bitume. Et le jet de vapeur qui s’échappait du capot ne présageait rien de bon.
Le véhicule tamponneur était un imposant pick-up américain, haut sur roues, de marque Chevrolet, couleur vert bronze maculé de giclures de boue. Il avait heurté l’aile de l’Audi avec le coin de sa caisse qui, elle, n’avait subi aucun dommage.
« C’est vraiment le pot de terre contre le pot de fer » pensa Lilian désolé.
Le conducteur du pick-up, un grand type mince, large d’épaules, vêtu en cow-boy d’opérette, surgit comme un furieux. Son jean délavé était tellement collant qu’il paraissait avoir été cousu sur lui. Il marchait sur des santiags boueuses en plastique imitant - fort mal - la peau de serpent et portait une chemise de bûcheron canadien à carreaux plus ou moins écossais par-dessus laquelle il avait endossé un gilet sans manches en cuir noir qui complétait sa vêture folklorique.
Il ne manquait qu’un colt quarante-cinq pendu à son ceinturon de cuir fauve large de trois doigts, à boucle de cuivre et le Stetson pour poser avantageusement sur l’affiche des cigarettes Marlboro. Cependant, comme on était en Bretagne et non au Texas, le port du colt aurait été mal venu et il avait une tête à le déplorer.
Il s’approcha de Lilian et l’apostropha, lui collant en plein nez une haleine chargée de relents d’anis et de tabac.
— Dis donc, espèce de trou du cul, tu te crois aux vingt-quatre heures du Mans, ou quoi ?
Il avait la voix rauque, éraillée, des gros fumeurs et un lourd accent du terroir qu’il paraissait prendre plaisir à exagérer.
Lilian était déjà de méchante humeur ; se faire apostropher ainsi par un ivrogne qui était tout à fait dans son tort ne le rendit pas plus souriant.
Il toisa le cow-boy et répondit sur le même ton :
— Si vous regardiez, avant de reculer…
Il n’avait pas tutoyé son antagoniste. Sa bonne éducation sans doute…
— J’regardais pas, moi ? éructa le cow-boy. Si t’avais pas roulé comme un cinglé…
Révolté par cette mauvaise foi, Lilian protesta :
— Comment aurais-je pu rouler vite, je venais de démarrer au feu vert !
— Ah ouais ? fit l’autre, la bouche mauvaise, j’ai plutôt l’impression que t’as grillé le rouge !
Lilian indigné se retourna, cherchant des témoins :
— Vous avez vu, monsieur…
Le vieux bonhomme qu’il venait d’interpeller et qui avait assisté à la scène se défilait en marmonnant qu’il regardait justement de l’autre côté, entraînant dans sa précipitation à prendre le large un caniche à demi étranglé au bout de sa laisse.
Lilian chercha un autre témoin, une femme en noir, coiffée d’un fichu, portant un cabas de raphia, qui fit mine de ne pas le voir.
— Madame, madame…
Peine perdue, la femme s’enfuyait sans se retourner, comme si elle avait le diable aux trousses.
Le bruit de la collision avait attiré hors du bistrot, car on était devant la terrasse d’un bistrot, une faune de jeunes gens ricaneurs qui regardaient la scène avec intérêt. Lorsque Lilian fit un pas vers eux pour leur demander de témoigner, ils ricanèrent de plus belle, manière de dire : « On n’a rien vu, rien entendu ».
Puis ils s’accoudèrent à la balustrade de bois qui entourait la terrasse et s’installèrent comme au spectacle et le chauffeur de l’Audi comprit qu’il ne pourrait rien attendre de bon de ce côté.
Désemparé, il regarda la rue désespérément vide. Il était seul contre tous.
— Bon, dit le cow-boy brutalement, j’ai pas que ça à foutre, moi, tu la dégages, ta caisse, que je me casse ?
— Je ne dégage rien du tout ! fit Lilian fermement, on fait un constat avant.
Le cow-boy prit la pose avantageuse d’avant la bagarre au saloon : le rictus aux lèvres, les pouces dans le ceinturon, les coudes écartés du corps, comme s’il s’apprêtait à dégainer. Cela s’imposait, le bistrot avait pour enseigne Le Saloon, justement. C’était écrit en rouge et blanc sur une planche épaisse accrochée au-dessus de la porte.
Il ricana déplaisamment :
— Un constat ! Et puis quoi encore ? Tu te crois où, bonhomme ?
— Sur une route départementale bretonne où s’applique, je crois, la loi française, répliqua Lilian fort de son droit.
Le cow-boy ricana de plus belle et prit les spectateurs accoudés à la barre de bois à témoin :
— Vous entendez ça, les gars ?
Les ricanements fusèrent de plus belle. Visiblement, on attendait une belle bagarre.
Le cow-boy d’ailleurs semblait la rechercher. Il provoqua Lilian :
— T’avais qu’à pas me rentrer dedans, du con ! Est-ce que je te demandais quelque chose, moi ?
Lilian soupira. On ne s’en sortirait pas à l’amiable. Il sortit son portable et forma un numéro.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda le cow-boy la bouche mauvaise.
— J’appelle les gendarmes !
— Les gendarmes, les gendarmes, j’t’en foutrais des gendarmes, moi !
Gendarmes… Représentants de la loi… C’étaient probablement des mots qui n’avaient pas cours en ces lieux. La bouche du cow-boy se tordit, d’un geste prompt il saisit Lilian au collet, lui arracha le téléphone de la main et le balança avec violence contre un mur où l’appareil explosa. Puis, tenant toujours Lilian au col, il le secoua furieusement :
— Je vais t’en coller une, moi, si tu ne dégages pas, ’acré fi d’garce !
De dégoût, Lilian eut un mouvement de recul. Ce type avait une haleine de putois. Il tentait de résister, mais l’autre était plus fort. Il ferma les yeux dans l’attente du coup qu’il sentait venir, mais soudain l’étreinte de la brute se desserra et il entendit une voix rude qui demandait :
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit qu’un troisième homme était intervenu dans l’altercation, un gros type au visage mou, portant une sorte de képi marqué de deux lettres, GC, en métal doré, boudiné dans une veste qui avait dû appartenir à un vieil uniforme verdâtre dépourvu de galons.
Le gros type avait des mains larges comme des pelles de terrassier. Il prit le cow-boy au bras, juste au-dessus du coude et referma sa formidable paluche.
Le cow-boy grimaça. La prise ne semblait pas lui faire de bien car il se dressa sur la pointe des pieds en grimaçant de douleur et il devint tout pâle.
La main qui tenait Lilian au col relâcha son étreinte et celui-ci put remettre de l’ordre dans sa tenue vestimentaire malmenée.
— C’est ce connard de Parigot, haleta le cow-boy toujours grimaçant car le gros type n’avait pas desserré son étreinte, il a grillé le feu rouge et il m’est rentré dans le cul…
— C’est faux ! protesta Lilian, je venais de démarrer et je roulais au pas. Ce monsieur a reculé brutalement, sans regarder !
— Tu ne vas pas le croire, Lulu ! s’écria le cow-boy, en prenant le gros type à partie, un mec qui n’est même pas d’ici !
Dans sa bouche, « n’être pas d’ici » semblait être un défaut capital. Pour autant, le gros homme ne lâcha pas le bras de l’énergumène.
— Ou je me trompe, dit-il en reniflant d’un air dégoûté, ou il y a un de vous deux qui ment !
Il secoua le cow-boy qui geignit et lui demanda :
— Rien de cassé, Frankie ?
Le cow-boy secoua la tête négativement en s’exclamant :
— Pour le moment non, mais si tu continues à me serrer comme ça, tu vas me péter le bras !
Le gros type consentit à desserrer sa prise et l’autre se massa le bras en soufflant. Il allait protester mais le gros type ne lui en laissa pas le temps.
— C’est bon, dégage ! ordonna-t-il sans forcer la voix.
Lilian protesta :
— Vous n’allez tout de même pas laisser partir ce type ! Il conduit en état d’ivresse !
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, monsieur ? demanda le gros type avec une politesse exagérée en regardant Lilian sous le nez.
— Ce qui me fait dire ça ? répéta Lilian ulcéré, il pue la vinasse !
— J’ai plutôt senti comme une odeur de pastis, objecta le gros type.
— La vinasse, le pastis… tout ça c’est de l’alcool ! S’il souffle sur une flamme, ça fera une drôle d’explosion. Essayez voir avec un alcootest.
— Primo, dit le gros homme, je n’ai pas de conseils à recevoir de vous. Secundo, je ne suis pas gendarme et faire souffler dans le ballon, comme vous le suggérez, n’entre pas dans mes attributions.
— Ah… Et peut-on savoir ce qui entre dans vos attributions ?
— Éviter les bagarres, par exemple…
Il regarda de nouveau Lilian sous le nez :
— Éviter que vous vous fassiez massacrer par Frankie. Il peut être violent, Frankie, quand on l’agace.
— Parce que c’est moi qui l’agace ?
Le gros bonhomme regarda ostensiblement alentour et son regard se posa de nouveau sur Lilian qu’il fixa de manière gênante.
— Je ne vois personne d’autre.
— Trop aimable ! Au fait, qui êtes-vous ?
— Le garde champêtre.
Lilian répéta, éberlué :
— Le garde champêtre ?
Il pensait que la fonction avait disparu au siècle dernier et qu’elle appartenait désormais au folklore.
— Pour vous servir, dit le gros d’une voix morne.
Il tourna le revers de sa veste d’uniforme et Lilian aperçut une plaque de cuivre jaune qui luisait.
— En ville on dit « policier municipal ». Ça vous va ?
Lilian éberlué ne répondit pas. C’est le Far-West, pensa-t-il, tout le monde joue au cow-boy et voilà le shérif !
Le silence se prolongeant, le garde champêtre demanda :
— Vous avez vos papiers ?
Lilian ferma un instant les yeux, se demandant s’il rêvait ou s’il était éveillé.
— Je vous ai demandé vos papiers, monsieur ! insista le garde champêtre d’une voix exagérément polie.
Il avait cependant monté le ton pour faire comprendre à son interlocuteur qu’on ne plaisantait pas.
Lilian pensa que, s’il rêvait, c’était un cauchemar. Il sortit son porte-cartes et, en soupirant, présenta les documents au gros type qui les examina avec une attention exagérée.
— Lilian Rimbermin, hein ?
— C’est cela… dit Lilian qui commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.
— Architecte…
— Comme vous le voyez.
L’autre essaya de prendre un air finaud :
— Que vient faire un architecte parisien à Saint-Gwénécan ?
— Il se trouve que la nationale 164 traverse Saint-Gwénécan…
Le gros type l’interrompit :
— En cette saison, les Parisiens empruntent plutôt la voie express.
— D’abord, je ne suis pas parisien, protesta Lilian, ensuite je ne savais pas qu’il y avait des saisons pour traverser votre village.
— Vous n’êtes pas parisien, fit le gros d’un air dégoûté, alors expliquez-moi pourquoi vous avez une voiture immatriculée en soixante-quinze ?
— Pff… fit Lilian en feignant l’admiration, ce que vous êtes observateur !
— C’est le métier, dit l’autre sans relever le sarcasme.
Il eut un mouvement de tête qui signifiait qu’il attendait une réponse. Lilian, agacé, bafouilla :
— C’est parce que… parce que j’ai mon bureau dans la région parisienne.
Le garde champêtre hocha la tête d’un air entendu :
— C’est bien ce que je disais !
Il parlait toujours d’un ton paisible, d’une voix lente et monocorde et dévisagea Lilian sans aménité :
— On ne me la fait pas, à moi !
— Et alors ? s’insurgea Lilian, on n’a peut-être pas le droit de traverser votre patelin avec une bagnole immatriculée dans la région parisienne ?
— Que si, il y a même des étrangers d’autres pays qui y passent, alors, vous voyez…
La preuve que ce pays était une terre de tolérance, sans doute.
— Mais c’est surtout l’été, intervint le cow-boy auquel on ne demandait rien et qui ne se résignait pas à s’éloigner.
— Ta gueule, Frankie, dit le garde champêtre toujours d’une voix égale, sans même accorder un regard au cow-boy qui paraissait frustré d’une bonne bagarre. Je t’ai déjà dit de te tirer !
L’autre recula en ronchonnant et remonta dans son pick-up. Une voiture voisine étant partie, il put, au prix d’une manœuvre, s’en aller à son tour sous les yeux du garde champêtre dans un grondement de son puissant moteur qui cracha une épaisse fumée noire, tandis que les gros pneus crantés criaient sur le bitume.
— Vous le laissez partir ? s’indigna Lilian.
Sans daigner répondre, le garde champêtre referma le porte-documents qui contenait les papiers de Lilian et le lui tendit comme à regret.
— C’est bon, monsieur. Vous n’êtes pas blessé.
C’était plus une constatation qu’une question.
— Encore heureux, maugréa Lilian en empochant ses papiers.
— Alors, circulez !
— Vous êtes bien bon ! dit Lilian en donnant un coup de pied dépité dans le pneu de sa voiture, mais comment voulez-vous que je circule avec ça ? C’est un comble, je passais tranquillement lorsque cet ivrogne m’est rentré dedans en reculant sans même regarder où il allait.
— Ça, c’est votre version, monsieur, soupira le garde champêtre. Comme Frankie dit exactement le contraire et qu’il n’y a pas de témoins, je me vois contraint de vous renvoyer dos à dos.
— C’est insensé ! s’exclama Lilian, il n’y a pas de gendarmes dans ce pays ?
— Il y en a, dit le garde champêtre avec un mouvement insouciant du bras, mais on ne les dérange pas pour des broutilles.
— Des broutilles ? Mais j’ai bien pour quinze cents euros de réparations !
— C’est l’inconvénient avec les voitures allemandes, dit le garde champêtre avec une moue, faire venir la pièce détachée d’outre-Rhin coûte cher. Il y a le transport…
Lilian continuait de se demander s’il rêvait. On en était aux considérations économiques, à présent. Il se promit, à l’avenir, de prendre la voie express comme tout le monde lorsqu’il n’aurait pas de visites à faire.
— Il n’y a pas de dommages corporels, dit le garde champêtre d’une voix lénifiante, pourquoi voudriez-vous qu’on dérange les gendarmes ? Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme Frankie, disparaissez !
Avant que Lilian ait pu répondre, une jeune femme aux cheveux châtains s’approcha de la voiture accidentée et déclara à voix haute et claire :
— Moi j’ai vu l’accident !
Le garde champêtre toisa la nouvelle venue avec une sorte de mépris :
— Ah ouais ?
Soudain il paraissait contrarié. Méfiant et contrarié.
— Tout à fait. J’étais à la poste, en face et j’attendais mon tour. Je le confirme, ce monsieur est bien passé au vert, à vitesse réduite, bien à droite sur la chaussée et c’est la camionnette qui, en reculant brutalement, a embouti sa voiture.
La réaction du garde champêtre parut étrange à Lilian. Visiblement le bonhomme connaissait cette femme, ce qui n’expliquait pas pourquoi il l’avait regardée avec une suspicion que rien ne justifiait.
Âgée d’une bonne trentaine d’années, elle semblait juste un peu trop raffinée pour ce village rural où la plupart des hommes circulaient en bleus de travail, le plus souvent maculés de terre, et où les femmes uniformément vêtues de noir paraissaient toutes d’âge canonique.
Quand elle eut terminé son récit, le gros homme hocha la tête d’un air de doute. La jeune femme écrivit alors une série de chiffres au revers d’un morceau de papier en s’appuyant sur le capot de l’Audi et la tendit à Lilian :
— Si votre compagnie d’assurances, ou la police, a besoin de mon témoignage, voici mon téléphone.
Elle avait une voix un peu rauque, agréable, avec un léger accent que Lilian ne situa pas immédiatement.
Il prit le papier et jeta un coup d’œil sur la série de numéros.
— Je vous remercie beaucoup, c’est très aimable à vous.
La femme eut un mouvement d’épaules accompagné d’un sourire triste qui signifiait : « Ce n’est rien ! »
Elle ajouta :
— Je m’appelle Claire Aubenard et ce monsieur sait où on me trouve.
Puis elle traversa la rue d’une démarche élégante et se dirigea vers une Golf Volkswagen sous les regards de quelques badauds soudain réapparus.
Il n’y avait pas eu un seul mouvement de sympathie de la part de ces badauds, mais plutôt une sorte d’animosité, d’hostilité diffuse.
La tête haute, ne saluant personne, la jeune femme monta dans sa voiture et démarra sans se retourner.
— Vous connaissez cette dame ? demanda Lilian.
— Je connais tout le monde ici, répondit le garde champêtre.
— Qui est-elle ?
Le gros homme eut un mouvement de menton vers la carte que Lilian avait en main.
— Vous avez son téléphone…
Lilian répéta : « Claire Aubenard », je m’en souviendrai.
Le garde champêtre, quant à lui, ne paraissait pas disposé à donner plus de renseignements et Lilian resta les bras ballants en se demandant qui était cette femme.
Le gros ne disait toujours rien, néanmoins ce témoignage avait dû l’influencer, à moins qu’ayant flairé l’haleine alcoolisée du cow-boy il se méfiât des suites qu’aurait pu avoir cette histoire ? Toujours est-il qu’il proposa à Lilian d’appeler une dépanneuse.
Celui-ci ayant accepté, il forma un numéro sur son téléphone portable à lui et demanda à son interlocuteur que l’on vienne enlever l’Audi.
Quelques minutes plus tard, un camion de dépannage vint se positionner devant la voiture de Lilian et le conducteur déroula un câble d’acier qu’il fixa sous la voiture. Il actionna alors une télécommande, le câble se raidit, et le break accidenté fut hissé sur le plateau de la dépanneuse.
Le mécanicien invita Lilian à monter près de lui pour aller jusqu’au garage ; Lilian refit donc, en sens inverse, le chemin qu’il venait de parcourir pour venir s’empaler dans le pick-up du cow-boy, dans une cabine bruyante qui empestait le cambouis et le gas-oil.
Il était alors deux heures de l’après-midi. Un pâle soleil perçait sous le ciel gris et il éclairait les eaux tourbeuses du lac que l’on apercevait en contrebas de la route.
En exclusivité : les deux premiers chapitres du 3e volet d’Enigmes à Bourvillec “Le secret d’Amélie”
Jeudi, avril 23rd, 2009 | Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec, auteurs bretons, divers | 2 commentaires
Le 3e volet de la série “Énigmes à Bourvillec“, très attendu, paraîtra le 11 mai 2009.
Intitulée “Le secret d’Amélie“, cette nouvelle enquête ravira les amateurs de romans policiers.
Originalité et humour garantis avec cette collection dont l’action se situe en centre-Finistère !
Vous pouvez dès à présent réservez cet ouvrage sur www.palemon.fr.
…
CHAPITRE 1
Bourvillec c’est un coin tranquille, où il ne se passe jamais rien. C’est ce qu’on croit, mais détrompez-vous, il se passe parfois des choses ! Seulement on n’est pas toujours au courant. Enfin tout le monde n’est pas au courant ! Parce que pour moi c’est différent, je suis le facteur. Alors forcément, je sais pas mal de choses. Mon nom c’est François Lannuzel, mais tout le monde m’appelle Fanch. On est en 1975, et je viens tout juste d’avoir trente-trois ans, l’âge du Christ à ce qu’on dit.
Ma mère dit qu’on n’est jamais contents parce qu’on se plaint tout le temps qu’il ne se passe rien, et dès qu’il arrive quelque chose, on se plaint que ça dérange nos petites habitudes. Je crois qu’elle a raison, surtout quand elle dit qu’il y a plus malheureux que nous sur la terre. Mais n’empêche que des fois, on trouve quand même le temps un peu long.
Heureusement, depuis qu’Édouard Couchouron est revenu d’Amérique les poches pleines de dollars et qu’il a racheté l’abattoir municipal et la moitié du village, on peut dire que ça bouge à Bourvillec. Ça nous fait du bien et ça en bouche un coin à ces pignoufs de Plougalan. Il vaut mieux que je vous prévienne tout de suite, ceux de Plougalan on ne peut pas les voir. On ne sait pas pourquoi, mais ça a toujours été comme ça !
Et puis vous savez, ici c’est comme ailleurs. Le village a ses petits secrets dont on ne parle pas, mais qui font que parfois, les choses vont dans un sens au lieu d’aller dans l’autre. Et comme ce n’est pas toujours le bon sens, il n’y a que nous qui comprenons. Voilà pourquoi c’est important d’être né ici, je veux dire pour comprendre tout ça.
Certaines choses se sont passées il y a bien longtemps, avant ou pendant la guerre, et les gens n’aiment pas en parler. Moi j’étais trop jeune, et je ne sais pas tout. Mais vous avouerez que c’est quand même bizarre qu’Amélie Péron n’adresse plus la parole à personne depuis trente ans… Et puis Édouard Couchouron qui a été obligé de partir en Amérique il y a vingt ans, on ne sait même plus pourquoi… Et ça fait aussi vingt ans que la fille du notaire est devenue folle… Et comme par hasard depuis vingt ans le Juge ne sort plus de chez lui…
Quand je vous disais que notre village avait ses petits secrets…
…
CHAPITRE 2
— C’est du gâteau, je vous dis, martelait Édouard en tapant du poing sur la table. Seulement il faut être prêt au bon moment.
— Ça va coûter cher, dit le père en hochant la tête. Tu crois pas que…
— Te casse pas la tête pour ça, coupa le fils d’un ton décidé, j’ai ce qu’il faut. Le problème ce sont les autorisations et les délais. Je dois faire les travaux tout de suite, autrement ça va me passer sous le nez. Alors si tu pouvais voir avec les conseillers municipaux, qu’ils soient tous d’accord pour arranger le coup avec l’Administration, et que ce connard de maire ne vienne pas encore m’emmerder avec sa réglementation.
— T’en as de bonnes, toi. Tu sais que certains d’entre eux commencent à se demander si…
— Dis-leur qu’il y aura une trentaine d’emplois en plus, coupa encore Édouard, ça devrait leur suffire.
— Bien sûr, mais…
— Mais quoi, dit la mère qui buvait les paroles de son fils, ils devraient plutôt remercier Édouard pour ce qu’il fait. Si ça te gêne, je peux y aller. Hein Édouard, on peut aller les voir ensemble, et le maire aussi, pourquoi pas ?
— Non, M’man, on aurait l’air de supplier, et ils se croiraient trop importants.
Il réfléchit quelques instants avant de se tourner vers son père.
— Tu n’as qu’à leur faire comprendre que de toute façon s’ils ne sont pas d’accord, je me passerai de leur autorisation, je me débrouillerai sans eux. D’ailleurs les travaux sont presque terminés. Dis leur aussi que je peux très bien m’installer à Plougalan ! Ça devrait les faire réfléchir.
— Ça c’est sûr ! s’esclaffa le père Couchouron en riant dans sa moustache.
Décidément son fils était beaucoup plus malin qu’il ne l’aurait cru. Il y a vingt ans, quand il l’avait expédié rejoindre son frère en Amérique, c’était une vraie tête brûlée. À l’époque Édouard lui en avait voulu, et sa femme aussi, mais après ce qui s’était passé, c’était la seule façon de calmer le Juge. Depuis les choses avaient changé, et cette vilaine affaire qui aurait pu leur coûter cher était oubliée. Et puis surtout, le Juge n’était plus ce qu’il était. D’ailleurs Édouard ne semblait plus penser à cette erreur de jeunesse. Par contre ses projets commençaient à faire peur à son père. Au début il trouvait normal d’aider son fils. Trop contente de se débarrasser de l’abattoir, la commune l’avait cédé pour une bouchée de pain, mais depuis Édouard n’arrêtait pas d’agrandir. Pour l’instant ça marchait, on ne pouvait rien dire, même si certains trouvaient ses méthodes un peu expéditives. L’Américain, comme on l’appelait, ne se gênait pas pour piquer la clientèle des concurrents. L’abattoir donnait déjà du travail à une cinquantaine de personnes, alors évidemment tout le monde trouvait ça bien. Mais les nouveaux projets lui faisaient peur. Son fils voulait carrément doubler la surface et traiter de la viande venue d’ailleurs. Il faut voir grand qu’il disait, et il n’arrêtait pas de parler de l’Europe. Jamais il n’aurait cru Édouard capable de ramener autant d’argent d’Amérique. Il n’avait pas réussi à savoir combien. Quand il posait la question, son fils ne disait pas deux fois la même chose, où bien il répondait à côté.
— De toute façon les machines sont commandées, elles arrivent demain, ajouta Édouard en se levant. Allez, faut que j’y aille, je vois le député à midi.
Il embrassa sa mère qui le serra affectueusement contre elle. Il n’était pas fâché de voir son père demeurer assis sur sa chaise, un peu déboussolé. Le pauvre Michel, son frère aîné, avait toujours été le préféré du vieux, et Édouard prenait un malin plaisir à démontrer à celui-ci que lui aussi était capable de faire quelque chose. Pauvre papa, comment pourrait-il comprendre ? À Chicago, Édouard avait vu un porc entrer dans l’abattoir et ressortir un quart d’heure plus tard transformé en saucisse, jambon, saucisson, poils de brosse, pommade à la graisse, et reliure de bible. Comment son paternel, à qui il faut une demi-journée pour tuer un cochon, pourrait imaginer une chose pareille ? Quant au reste, il valait mieux ne pas en parler. Alors il fonçait, et les mettait devant le fait accompli. Ça n’avait pas été facile au début quand il s’était occupé d’accroître la clientèle. Son père désapprouvait ses méthodes. Qu’aurait-il pensé de son travail à Chicago ? Et de celui de Michel ? Heureusement il y avait l’argent, les fameux capitaux américains. Tout le monde gobait ça sans problème. Dans ce patelin, rien de ce qui venait d’Amérique n’étonnait les gens. C’était à cause de ça qu’il continuait à s’habiller comme là-bas, et qu’il avait fait venir la Cadillac. Elle lui avait coûté dix mille dollars, mais au volant il se sentait invincible et rien ne pouvait l’arrêter.
Au début, sa mère non plus n’y croyait pas, et craignait le pire. Et puis elle s’était vite habituée à le voir sortir du fric comme par miracle. Elle ne se gênait plus pour en profiter. La coiffeuse, la manucure et les magasins occupaient la majeure partie de son temps. Son père ne disait plus rien et laissait faire en le regardant comme s’il ne le reconnaissait plus. Édouard consulta sa montre, et se rappela qu’à midi il déjeunait avec le député. À Chicago tous les hommes politiques étaient à vendre, et il ne voyait aucune raison pour que ça ne fonctionne pas ici.
Cinq minutes plus tard il écrasait l’accélérateur de son immense Américaine qui s’aplatit sur elle-même avant de bondir en avant. Il leva légèrement le pied, pour se donner le temps de réfléchir à la direction qu’il devait prendre. Il ne voulait plus se laisser surprendre par l’étroitesse des petites rues. Ça lui était arrivé une fois, au début. En frimant dans les rues du bourg avec la Cadillac flambant neuve, il s’était retrouvé bloqué à l’angle de la rue de l’église et de la petite place aux poulets. Impossible d’avancer ou de reculer sans risquer d’abîmer la carrosserie. En quelques minutes tout Bourvillec s’était rassemblé pour profiter du spectacle.
C’est Toulancoat, accouru de l’abattoir, qui l’avait sorti de sa fâcheuse position en se glissant sous le véhicule et en ripant la voiture de quelques centimètres, sous les yeux ébahis des spectateurs qui avaient applaudi. Il était temps, ceux de Plougalan commençaient à arriver. C’était de la faute de sa mère qui l’accompagnait. Elle voulait absolument passer devant la boutique d’Émilienne Masson pour la faire enrager.
Sur la place de la Pompe, il croisa le regard de la vieille Le Cam assise sur une chaise devant la porte de sa maison. Elle suivait des yeux la Cadillac en branlant sa petite tête chiffonnée. Toujours dehors, été comme hiver ! On racontait qu’elle avait plus de cent ans et que parfois le soir, ses enfants oubliaient de la rentrer. Les voisins venaient taper aux volets pour leur dire. Édouard se rappelait de la voir déjà sur cette chaise avant son départ pour l’Amérique. Il accéléra pour prendre la rue de la gare et sortir du bourg.
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