Interview de Jean-Luc Le Pogam (Les Mange-Rêve)

Mercredi, décembre 16th, 2009 | Jean-Luc Le Pogam et les Mange-Rêve, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, divers, revue de presse | Pas de commentaire

Propos recueillis par Marion BARRILLON pour 1001 livres :

1001 livres : Comment as-tu attrapé le virus de l’écriture ?

Jean-Luc Le Pogam : Le virus de l’écriture ?! Je l’ai toujours eu ! Même si j’ai longtemps travaillé dans le milieu de la radio, j’ai toujours eu une préférence pour ce mode d’expression qui permet de retourner au moins sept fois la pointe de son stylo pour exprimer les mots et les maux tels qu’on peut les ressentir.

Déjà ado j’adorais écrire. Je demande humblement pardon aujourd’hui à celles qui ont dû se taper mes lettres d’amour pour tout le temps que ça leur a pris !

J’aimais aussi la poésie et sa chanson de ses vers. J’aimais les mots de Cat Stevens autant que ceux plus décousus de Neil Young. Aujourd’hui, j’aime autant les textes de Cabrel que ceux de Rammstein, d’Yves Simon, d’Arno ou de Rage Against The Machine.

1001 livres : D’où te vient ton genre littéraire ?

Jean-Luc Le Pogam : Je ne suis pas sûr qu’on puisse parler de « mon genre littéraire ». J’écris comme je pense, comme je travaille, (c’est-à-dire sans cesse) et comme on parle aujourd’hui. Il y a dans mon écriture autant de mes influences musicales, littéraires et artistiques que de ma façon de vivre au quotidien. Je pense en fait que lorsque que l’on dit que mon style « se fiche des balises frustratrices trop souvent infligées à la littérature jeunesse par les grands penseurs, et que j’y impose une plume incisive, une écriture actuelle, directe et sans compromis tout en partageant une sensibilité exacerbée avec le lecteur… », c’est tout à fait exact : j’avoue être un écorché vif dont le stylo utilise la sensibilité comme encre et la peau comme papier. Je ne cherche pas à entrer à l’Académie Française, pas plus que je ne me positionnerai en moralisateur face au lecteur.

J’écris simplement pour des habitants de la planète terre, enfants, ados, adultes de tous âges d’aujourd’hui… et peut-être de demain.

1001 livres : Comment te vient une telle inspiration ?

Jean-Luc Le Pogam : De l’actualité et de tout ce qui m’effraie du futur en ce moment. Les gens qui sont dans la merde, écœurés de la politique et qui répondent au vote, unique possibilité de tout changer, par l’abstention ou en disant que « les politiciens sont tous les mêmes ». Même si ce n’est pas tout à fait faux, on peut toujours voter contre quelqu’un ou pour le moins pire ! Ceux qu’on licencie à tour de bras alors que d’autres s’en mettent plein les poches, l’éducation, la santé, la culture et tous ces décideurs qui passent leur vie à compter. Compter le temps, compter l’argent, mettre la pression, tous me fascinent.

Je suis père de deux enfants et je me pose souvent la question de savoir quelle terre on va leur laisser… mais aussi quels enfants nous allons lui laisser.

Ensuite, il y a l’inspiration par l’inconscient. Les lecteurs me le font remarquer chaque jour dans leurs courriels : l’influence constante de l’image dans mes lignes. Images de spectacles comme ceux de Royale de Luxe, Von Magnet, La Fura dels Baus mais aussi et surtout l’influence inconsciente de l’impact qu’a eu sur moi une vingtaine d’années de critique de la bande dessinée. Je n’en étais pas vraiment conscient avant qu’on me le fasse remarquer, mais je suis assez fier d’entendre dire des Mange-Rêve que c’est une bd sans images ou que certains les lisent comme on regarde un film ou on lit une bande dessinée.

Et enfin, il y a l’influence de mon vécu… seul mes proches savent le retrouver dans mes livres !

1001 livres : Quels sont les écrivains qui ont ta préférence ?

Jean-Luc Le Pogam : Yves Simon, musicien-parolier comme écrivain. Virgil Gheorghui, André Malraux, Albert Camus, Jack Kerouac.

Par contre, il y a des livres qui m’ont vraiment marqué comme Baba sur les fesses du bon dieu de Christian Décamps, Le parfum de Patrick Süskind, Neige de Didier Convard, La mort peut danser de Jean-Marc Ligny, Juste un regard d’Harlan Coben…

1001 livres : Lorsque tu écris, t’imposes-tu une certaine organisation comme un plan de travail ou au contraire, t’accordes-tu une totale liberté c’est-à-dire l’écriture à l’instinct ?

Jean-Luc Le Pogam : Je suis un instinctif. Définitivement. Je ne supporte pas les figures imposées. Ça me pose parfois des problèmes d’organisation ce qui fait qu’avec le temps, j’ai appris !

Par exemple, moi qui avais le besoin permanent de travailler dans l’urgence, j’ai découvert, grâce à Jean Failler avec qui j’ai écrit Monnaie de singe, qu’on pouvait opérer autrement en matière d’écriture. Je prends maintenant le temps de coucher les mots, les laisser reposer pour les retourner et laisser reposer encore avant de les lisser enfin… C’est un peu la recette d’une bonne pâte à crêpes… On ne renie pas ses racines !

Le scénario des Mange-Rêve était écrit depuis le début de l’aventure. Il ne l’est pas jusqu’à la fin, je n’ai pu m’en séparer durant toute l’écriture de la trilogie. La fin est écrite, en désordre, certes, mais, à l’heure qu’il est, je l’ai en tête… enfin presque !

Pour répondre à ta question, je suis donc en liberté auto surveillée !!

Comme quoi, on peut être désordonné et accepter de se soigner !!!

1001 livres : Et au-delà de cela, as-tu des moments plus particulièrement propices à l’écriture ?

Jean-Luc Le Pogam : Oui, la nuit, sous mon grand velux quand il pleut, vente, grêle… Dans le train… Mais je peux aussi m’isoler lors d’un week-end entre amis et disparaître pendant une ou deux heures. Ils comprennent.

1001 livres : Après « Les Mange-Rêve » y aura-t-il un autre roman ? Si oui, sera-t-il dans le même registre ?

Jean-Luc Le Pogam : Mon éditeur aimerait vraiment qu’il y ait une suite aux Mange-Rêve. Je n’y avais pas pensé, mais j’y réfléchis. Pour le reste, plein d’idées sont déposées sur des morceaux de papier. Mais encore une fois, je laisserai faire l’instinct.

1001 livres : L’auteur que tu es, a-t-il conservé une âme d’enfant ?

Jean-Luc Le Pogam : J’explose de rire ! Je ne m’imagine pas vivre sans ! Mes yeux, (plutôt que mon âme) d’enfant sont partout et à chaque instant pour me faire rire ou pleurer devant un film, une pièce de théâtre, un livre, les mots que j’écris, pour délirer avec les amis et la famille.

La seule différence, c’est qu’ils sont commandés par un cerveau de 51 ans avec toutes ses blessures, ses faiblesses et ses cicatrices mais aussi ses merveilleux moments passés.

Ah ! Et j’oubliais : ils sont aussi trompés par des cheveux qui grisonnent allègrement !

Ce qui veut dire que si je peux être d’une tendresse absolue, les propos ou les actes d’un con, l’injustice, peuvent me faire sortir de mes gonds très rapidement. J’en ai été trop victime étant enfant. Je suis un trauma de l’école… que j’ai tenté un temps de réinventer.

1001 livres : Peux-tu nous en apprendre un peu plus sur ton parcours ?

Jean-Luc Le Pogam : La question qui tue !

Tiens commençons par l’école : si j’ai adulé certains de mes profs qui me l’ont bien rendu, j’ai été bête noire, le monstre empêcheur de tourner en rond de certains autres… qui me l’ont bien rendu aussi !

Ils ne supportaient pas qu’un élève discute et propose une interprétation différente de la leur à propos du sentiment implicite de l’auteur d’un poème. Ça se terminait souvent par un « Vous avez une imagination trop débordante, Le Pogam ! » bourré de mépris.

Et comme je ne pouvais entendre qu’ils ne le supportent pas, je ne le supportais pas non plus ! Alors, s’engageait une guerre où je n’abdiquais jamais.

Et je m’en suis toujours sorti haut la main aux examens, noté par des profs qui jugeaient non pas la personne, mais le travail fourni par un numéro.

Je détestais les math. Normal : 1+1=2. Quel ennui, il n’y aurait jamais rien à y redire !

Donc, pour résumer rapidement :

Viré en sixième (accusé à tort d’avoir cassé une rallonge de table en cours de sciences nat), viré par les curés en quatrième (pour avoir refusé de donner mon âme à la maison), remercié en troisième, remercié en 1ère (voir ci-dessus la longue période dite de la « bête noire » !). Parents discrets face à leur désespoir.

Études en fac de droit, première bifurcation en milieu bancaire (l’horreur totale !). Puis une autre, en tant qu’attaché commercial, journaliste radios et presse écrite, attaché de presse de festivals de rock, membre du festival ”Quai des bulles de St Malo”, enseignant, metteur en scène théâtre Jeunesse, auteur de dossiers pédagogiques, écrivain…

Chaotique mais formateur. On en rit après coup, car, comme disait Gabin, « aujourd’hui, je sais » que de toutes nos expériences, c’est le meilleur qu’il faut garder pour s’en bâtir un présent … et un futur !

Prix du livre Gourmet. Les chefs bretons à l’honneur.

Mercredi, décembre 16th, 2009 | actualité littéraire bretonne, divers, revue de presse | Pas de commentaire

Le Télégramme a publié un article le 29 novembre 2009 sur les prix décernés lors du salon gourmet de Saint Brieuc :

“Le prix du livre ‘Gourmet breton’ a été remis, hier en fin de journée, dans le cadre du Salon qui se tient au Légué. Le jury a sélectionné deux ouvrages qui doivent beaucoup aux meilleurs cuisiniers de la région.

Le jury ne s’est pas réuni dans une salle austère de réunion, mais dans celle, beaucoup plus riante, du restaurant ”Victor’ Inn”, rue Saint-Gilles. Et autour d’une table bien garnie, qui plus est. Pour une fois, personne n’y trouvera rien à redire. Car les dix personnes étaient ainsi dans les meilleures conditions pour discuter les mérites comparés de neuf ouvrages traitant, sous des formes variées de ”la cuisine du littoral”. Ce jury avait pour président le sociologue Jean-Claude Kaufmann, qui vit à Saint-Brieuc et a pour spécialité d’examiner au microscope nos habitudes en matière de vie privée, de petite cuisine conjugale et de cuisine tout court ! Des ”experts” (chefs, journaliste culinaire, professeur, responsable de lycée hôtelier), des représentantes du réseau des Bibliothèques pour tous et des lecteurs l’entouraient.

Pour cette deuxième édition, nous avons décidé de décerner deux prix, l’un représentant le choix des chefs, l’autre celui des lecteurs, car des divergences de vues sensibles étaient apparues l’an dernier entre ces deux groupes”, a indiqué Freddy Thiburce, responsable de l’association Amann Mad, qui s’occupe de la promotion du beurre breton et parraine le prix.

”Écailles et Coquilles, Poissons et Crustacés”, livre du chef finistérien Olivier Bellin, magnifiquement illustré (éditions Romains Pages), a été couronné du prix des lecteurs.

Le prix des chefs a été décerné à ”Algues et Gastronomie, la cuisine aux algues par les grands chefs de Bretagne” de Christine Le Tennier (éditions Palémon).

Un secteur de l’édition vivace. ”Le livre culinaire est comme la cuisine elle-même : il a mille visages” dit en substance Jean-Claude Kaufmann. ”Beaux-livres” recueils de recettes, ouvrages au contenu plus littéraire… ”C’est un secteur de l’édition qui se porte très bien. Il sort un millier d’ouvrages chaque année”, précise Freddy Thiburce.

Le sociologue se régale visiblement quand il évoque le divorce entre la ”cuisine-corvée” de tous les jours, à laquelle on ne consacre que quelques minutes, et la ”cuisine-plaisir” que l’on s’offre parfois, comme une parenthèse de création, de valorisation de soi et de convivialité. ”Dans ce dernier cas, on ne compte pas son temps, et assez peu son argent”, observe-t-il.”

Jean Failler. “Mammig” raconte Le Guilvinec

Vendredi, décembre 4th, 2009 | actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, revue de presse | Un commentaire

Le Télégramme 22 NOV 09

Jean Failler, auteur prolixe s’il en est, cultive l’art de la plume après avoir exercé le métier de mareyeur…

Exit le poisson, il opte, en 1990, pour l’écriture à plein-temps. Théâtre, roman historique, nouvelles, le papa de “Mary Lester” vient de mettre le cap sur un nouveau genre mêlant roman, région (son Finistère de prédilection) et Histoire. “Mammig - Les temps héroïques”, premier tome d’une trilogie, vient de sortir aux Editions du Palémon : Le Guilvinec de 1880 à 1938. Vendredi, la primeur était réservée au Guilvinec pour la première dédicace car “Mammig” y vivait.

Vous êtes surtout connu pour la célèbre Mary Lester. Comment passe-t-on du roman policier au roman régional historique ?

Ma première forme d’expression fut celle du théâtre. J’ai écrit seize pièces. Je rajoute deux romans historiques à cela, des ouvrages pour la jeunesse avec mes copains Filosec et Biscotto, des nouvelles aussi et “Mary”.

Trente-quatre romans portés par ce personnage, bientôt un 35ème. J’adore écrire, raconter des histoires. Passer d’un genre à l’autre ne me pose aucun problème. Quand je ressens quelque chose, ça y va c’est tout.

Pourquoi avoir choisi Le Guilvinec comme terrain d’évolution de “Mammig” et de la suite annoncée ?

Longtemps, j’ai travaillé “à la marée” au Guilvinec. C’est un port que je connais bien. Il est parti de rien et il est devenu le deuxième port de pêche de France. Ce n’est pas rien et c’est aussi grâce aux hommes et aux femmes qui ont permis son évolution. Pour “Mammig” et la suite, il m’a fallu éviter le piège de la ressemblance des personnages avec ceux, historiques. Cela reste du roman même si j’y ai mis beaucoup de ma vie et incorporé les évolutions que j’ai pu constater mais cela, c’est l’Histoire.

A quand la suite  ?

Le deuxième tome est prévu pour novembre 2010 : “Le temps des Malamoks”, de l’après-guerre aux années 1970. A suivre, en novembre 2011, “Pêcheurs de haute mer”, le contemporain guilviniste.

Les médias en parlent…

Vendredi, novembre 20th, 2009 | actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, revue de presse | Pas de commentaire

Sous forme d’interview-vidéo sur le port du Guilvinec, d’article dans le Ouest-France ou sur le blog de Claude Le Nocher, spécialisé dans la littérature policière (mais Yapaklepolar !), les 2 dernières nouveautés de Jean Failler - Gens et Choses de Bretagne (avec Nono) et Mammig- attirent l’attention :

Sur Bigouden.TV : “La couverture du livre parle d’elle même : une broderie jaune de Pascal Jaouen, symbole du pays bigouden, côtoie une photographie d’un autre temps, en noir et blanc, témoin d’une autre époque, celle des “Temps héroïques”, celle des marins à la fin du 19ème siècle, au Guilvinec, alors petit havre de pêche…

Retrouvez la suite et l’interview-vidéo sur Bigouden.TV

Le Ouest-France du 12/11/09 :

Un ouvrage de Jean Failler qui parait, c’est comme le Beaujolais nouveau. Sera-t-il bon cette année ? On s’attend à trouver sur les rayons le dernier Mary Lester, même si Jean Failler a une palette de récits bien plus large.

C’est le cas cette fois avec cette saga en trois volumes, baptisée Mammig, hommage à une de ses ancêtres. À travers l’histoire de la famille Carval, Jean failler relate l’essor d’un petit port bigouden, une échancrure dans la côte, même pas un abri pour le pêcheur, et qui pourtant va devenir le Guilvinec, premier port français de pêche fraîche.

Jean Failler s’y connaît. Il a tenu, à la suite de ses parents, « La marée du jour », une poissonnerie aux halles de Quimper, activité qu’il menait de front avec celle d’écrivain. Et puis, l’écriture a pris le dessus. Aujourd’hui, il s’y consacre à plein-temps, mais le voilà qui revient aux sources. Et c’est une bien belle histoire qu’il nous raconte. La vie romancée de ces héros méconnus, ces pêcheurs et ces mareyeurs à la vie dure.

Tout part de Menez-Groaz, un hameau battu par les vents, au XIX e siècle… Un roman que l’on dévore comme un bar au beurre blanc…

Claude Le Nocher, quant à lui, présente Gens et Choses de Bretagne sur son blog : “Si les guides touristiques ou les ouvrages historiques permettent de s’informer sur cette région, c’est une autre approche que propose Jean Failler dans “Gens et Choses de Bretagne” (Éditions du Palémon). À travers 60 textes à la tonalité personnelle, il cherche à transmettre l’esprit de la région et des Bretons.

Retrouvez la suite sur Action-suspens, blog de Claude Le Nocher.

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En exclusivité : un extrait de Mammig -Les Temps héroïques- (prologue)

Mardi, octobre 13th, 2009 | actualité littéraire bretonne, auteurs bretons | Pas de commentaire

Jean FAILLER s’aventure avec une nouvelle collection, qui réunira trois tomes : Mammig. L’auteur y romance l’ascension fulgurante du petit havre du Guilivinec, devenu, à l’aube du XXIème siècle, le premier port français de pêche fraîche… au travers l’histoire d’une famille qui a bien fait parler d’elle sur la côte bigoudène, la maison Carval !

Le Blog des éditions du Palémon vous propose en exclusivité un extrait du premier tome, Les Temps héroïques, en attendant le 16 novembre 2009, date de la sortie officielle !

Vous pouvez d’ores et déjà réserver cet ouvrage sur le site des Éditions du Palémon www.palemon.fr.

N’hésitez pas à nous faire vos commentaires ! Jean Failler y répondra très prochainement…

Prologue

Au milieu du XIXe siècle, les côtes du sud-Finistère étaient, aux dires des rares voyageurs qui s’y aventuraient, particulièrement inhospitalières. Les terres du bord de mer s’avéraient être pour l’essentiel des paluds* arides de rocs et de sable, bordées par une mer sauvage et battues par les vents chargés de sel.

On ne visitait pas cette côte sans nécessité : quelques douaniers y passaient au cours de leurs rondes, mais il n’y avait guère de ports d’accostage où les contrebandiers eussent pu exercer leur coupable industrie.

Parfois le naufrage d’un bateau de commerce amenait les gendarmes à cheval pour protéger les biens du pillage, mais ces gendarmes arrivaient le plus souvent après la bataille et, au mieux, ils ne trouvaient plus sur une grève que quelques planches ou quelques futailles éventrées attestant du «bris»**. Au pire, ils tombaient sur des autochtones agressifs, prêts à toutes les violences pour conserver les précieuses épaves qu’ils considéraient comme un don du ciel.

Les douaniers, les gendarmes, c’étaient là les seuls contacts qu’avait le petit peuple de la palud avec la civilisation.

À quelques encablures de la côte se dressait, en pleine mer, une barrière de rocs cyclopéens sur lesquels les tempêtes d’hiver venaient se briser dans un tumulte de fin du monde.

Aujourd’hui, les machines modernes ont apporté des moyens techniques propres à protéger ces endroits exposés de la côte ; des travaux titanesques, que la main de l’homme n’aurait su accomplir sans leur secours, relient entre elles des têtes de roche que seul le jusant dénude, si bien que les déchaînements d’équinoxe viennent s’écraser sur ces brise-lames de béton qui maintiennent les fureurs de l’océan à distance respectable et qu’il ne reste que de petites eaux pour balayer les plages de sable blanc.

Petites eaux peut-être, mais qui terrifient toujours les terriens.

Aux temps dont je vous parle, ces défenses n’existaient pas et toute la violence des flots s’élançant des tréfonds de l’Atlantique venait s’écraser sans retenue sur les plages blanches du pays bigouden.

Certains lieux de ces terres désolées n’étaient pourtant pas tout à fait abandonnés des hommes ni de Dieu. Une échancrure dans la côte, un semblant d’abri pour quelques barques, il n’en fallait pas plus pour fixer une population maritime.

Sur une petite butte, un seigneur sans terre avait fait bâtir un manoir à la manière d’alors, aux fortes murailles percées de minuscules ouvertures.

Ce manoir, qui s’appelait Kergoz, était fièrement campé derrière des fortifications couronnées de mâchicoulis, flanqué de trois tourelles, et la plate-forme crénelée de l’une d’entre elles semblait défier les écumeurs de mer si prompts à venir dépouiller plus pauvres qu’eux de leurs maigres biens. Cette fière forteresse, qui nous semble aujourd’hui bien vulnérable, semblait dire aux pirates anglais ou normands : «Venez donc vous y frotter, si vous l’osez !»

Ces défenses à la mode de l’époque produisaient leur effet de dissuasion sur les pillards qui n’avaient souvent pour armes que des gourdins de chêne, et, pour les mieux pourvus, des épées ébréchées.

La légende raconte que l’un des premiers habitants de cette place forte fut un féroce seigneur nommé Comorre-le-Cruel. Il y vivait avec sa femme Tryphine et son fils Trémeur, un garçonnet blond comme un ange, aussi doux que son père était sanguinaire.

Dans un accès de fureur, la brute décapita son fils avec son épée. Le garçonnet, ramassant sa tête, dit alors à son père : «Qu’importe, je la porterai désormais sous mon bras au lieu de l’avoir sur les épaules».

De saisissement et de dépit, la brute s’étouffa et mourut en proférant d’affreux blasphèmes.

Plus tard, les paysans firent bâtir en l’honneur du petit martyr la jolie chapelle de Saint-Trémeur. Sa statue s’y trouve toujours et le montre tenant à deux mains son chef décapité.

Le havre du Guilvinec - on disait Gilfineg, ce qui désignerait un «endroit pierreux» - n’était alors qu’une profonde faille naturelle, une aubaine pour les pêcheurs ancrés sur cette côte pavée de rocs si sournois que seuls les naturels du pays, naviguant avec leur père, leur oncle, leur cousin dès leur tendre enfance, s’y risquaient, mais jamais sans crainte.

Chacun de ces écueils porte un nom et il se trouve même un plateau rocheux de si fâcheuse réputation - les naufrages qu’il a provoqués ne se comptent plus - qu’on a baptisé avec rancune ces sournoises têtes de roches Ar Gisti, ce qui, en breton signifie «les putains», preuve évidente de leur mauvaiseté.

Sur cette palud en apparence inhabitée, on trouvait parfois au détour d’un tevenn - ainsi appelle-t-on une dune en breton - quelques chaumines blotties les unes contre les autres en petits hameaux de trois ou quatre feux, semblant s’épauler pour mieux résister à la fureur des éléments.

Dans ces misérables maisons plantées là au péril des hautes eaux et arc-boutées contre les vents, quelques familles nombreuses tentaient de survivre en mettant en commun ce qu’elles pouvaient arracher aux éléments hostiles. La mer était plus généreuse que la terre. Mais elle était plus sournoise aussi ; on pleurait tellement de pêcheurs qui n’étaient jamais revenus dormir leur dernier sommeil près de leurs ancêtres au petit cimetière derrière l’église, et dont les corps décavés roulaient dans d’insondables abîmes.

Quant à la terre, maigre, sableuse, elle filait entre les doigts. Dans le courtil attenant à l’arrière de la maison poussaient quelques pommes de terre et quelques carottes de sable, seuls légumes à s’accommoder de cette glèbe inféconde.

Une chèvre, parfois une pie noire, cette petite vache bretonne aux cornes en forme de lyre, miracle permanent de la nature qui en mangeant peu donne beaucoup de lait, complétaient les ressources agricoles de la communauté.

La mer fournissait généreusement poissons, crustacés et coquillages. Parfois même, aubaine tant souhaitée, elle jetait à la côte les restes d’un navire marchand qui s’était fracassé sur la barrière rocheuse des Étocs.

N’en déduisons pas que ces Bigoudens, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, étaient de mauvaises gens qui profitaient du malheur d’autrui. Que non ! Mais, perdu pour perdu, autant tirer parti de ce malheur.

Il n’était pas une planche, pas un tonneau, pas un cordage qui ne fût récupéré. Quant aux morts, lorsque leurs malheureuses dépouilles revenaient à la côte elles étaient pieusement recueillies, et portées en terre avec le secours de la religion.

Le plus souvent ces pauvres restes n’étaient vêtus que d’un pagne lors de leur inhumation, car leurs effets ne leur auraient été d’aucune utilité pour ce long voyage et ils retournaient tout naturellement vers leur créateur dans leur état originel. Il n’y avait rien d’inconvenant à garder pour les vivants ces hardes dont les morts n’avaient plus l’usage.

Un de ces hameaux avait pour nom Menez Groaz parce qu’il était bâti sur le contrefort d’une petite élévation où culminait un calvaire, une grossière croix de granit massif - édifiée par un ermite en des temps immémoriaux - que les vents avaient érodée et les lichens parée de leur dentelle d’or. Il n’en avait pas fallu plus pour que cet endroit fût nommé «La colline de la croix»***. Bien humble colline en réalité cette surélévation que des vrais montagnards n’auraient pas considérée autrement que comme une taupinière.

Mais peu importait son nom, elle avait le mérite de protéger des vents du nord-ouest qu’on appelle ici gwalarn et qui sont les plus fréquents en cette région.

Dans ce village vivait la famille Carval, dont je vais vous entretenir maintenant.

* Terres incultes des bords de mer, parfois marécageuses.

** Nom ancien pour désigner un naufrage.

*** En breton, Menez Groaz.

Jean Failler vu par Nono

Jeudi, juillet 2nd, 2009 | Jean Failler et Mary Lester, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons, divers | Pas de commentaire

Que font les auteurs dans les salons du livre lorsque les visiteurs ne sont pas encore arrivés ? Ils lisent, ou ils “croquent” leur voisin…

En tout cas, c’est ce que fait Nono, célèbre dessinateur breton, qui s’est senti inspiré par la présence de Jean Failler…

On retrouve les illustrations de Nono dans le quotidien régional Le Télégramme, ainsi que dans de nombreux ouvrages comme “Ils sont fous ces Bretons”, dont le succès a été impressionnant.

Et pour la réédition de son ouvrage “Gens et choses de Bretagne” (aujourd’hui épuisé) qui paraîtra à la rentrée 2009, devinez qui Jean Failler a choisi pour réaliser les illustrations ?

Un recueil qui promet !

Jean Failler vu par Nono - Saint-Malo - décembre 2007

Jean Failler vu par Nono - Salon de Vannes - juin 2009

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En exclusivité : l’intégralité du 1er chapitre de “Il vous suffira de mourir”, la nouvelle enquête de Mary Lester (sortie le 16 mai 2009)

Jeudi, avril 23rd, 2009 | Jean Failler et Mary Lester, actualité littéraire bretonne, divers | Pas de commentaire

Ca y est, c’est officiel, la nouvelle enquête de Mary Lester, intitulée “Il vous suffira de mourir“, sortira le 16 mai 2009 ! Elle comptera 2 tomes : “Motel des Forges” et “Le brame du cerf“.

Vous pouvez d’ores et déjà réserver cet ouvrage auprès de votre libraire, et sur le site des Éditions du Palémon www.palemon.fr.

En exclusivité, histoire de vous mettre l’eau à la bouche, nous vous proposons de découvrir le premier chapitre de cette enquête sur les bords du lac de Guerlédan en centre-Bretagne…

Nous attendons avec impatience vos commentaires sur ce début ! Jean Failler y répondra très prochainement…

Chapitre 1

Ce n’était qu’un village comme on en traverse vingt lorsqu’on se rend de Rennes à Quimper en empruntant la route du centre Bretagne qui n’est certes pas la voie la plus rapide, mais assurément la plus pittoresque pour relier ces deux villes.
Non que l’homme qui se déplaçait dans une Audi break de couleur sombre voulût faire du tourisme. En fait il joignait l’utile à l’agréable : l’utile étant la visite d’un client éventuel qui souhaitait installer une maison dans les arbres près de son hôtel, l’agréable la semaine de vacances qu’il projetait de passer en compagnie de son amie domiciliée à Quimper.
Âgé d’une bonne trentaine d’années, le conducteur de l’Audi était architecte. Il s’appelait Lilian Rimbermin et son break de couleur sombre n’était pas de première jeunesse.
Le village de Saint-Gwénécan s’étirait au long d’une route qui le pénétrait d’est en ouest, bordée de très vieilles maisons de granit gris, doré çà et là par des lichens qui flamboyaient au soleil couchant comme de très vieilles et très précieuses passementeries. En son centre, une route formait une croix et la circulation était commandée par des feux tricolores parfaitement anachroniques au cœur de ce village dont la maison la plus récente avait été construite avant la Révolution française.
Des panneaux routiers, non moins anachroniques, indiquaient que la vitesse était limitée à trente kilomètres heure dans la traversée du bourg, et des passages surélevés de la chaussée dissuadaient efficacement tout dépassement de ces limites.
Le chauffeur de l’Audi, arrêté au feu rouge, regardait de droite et de gauche, comme s’il était embarrassé pour trouver son chemin. Lorsque le feu passa au vert, il s’engagea au ralenti vers la sortie du village quand un vieux pick-up stationné sur le bas-côté devant une terrasse sortit brutalement en marche arrière sans se préoccuper de ce qui se passait sur la chaussée.
Une autre voiture venant en face, Lilian Rimbermin n’eut d’autre recours que d’écraser le frein, mais le choc était inéluctable. Il y eut un fracas de tôles froissées suivi du tintement cristallin des éclats de verre de son phare avant droit qui pleuvaient sur la chaussée…

Comme toujours en ce genre de circonstance, un grand silence suivit le fracas de la collision, puis, d’un bout à l’autre de la rue, des têtes curieuses se penchèrent aux fenêtres et le boucher du lieu parut au seuil de sa boutique, l’air terrible avec son tablier blanc taché de sang et un grand couteau à la main. Son crâne chauve luisait sous un pâle soleil et une moustache mongole barrait son visage rubicond.
Une vraie tête d’égorgeur ; inconsciemment on cherchait à voir si sa main gauche ne tenait pas par les cheveux un crâne de supplicié fraîchement exécuté encore dégoulinant de sang.
Où suis-je tombé ? se demanda Lilian en bloquant le frein à main. Il descendit de sa voiture et évalua les dégâts en secouant la tête d’un air dépité. L’aile avant de l’Audi en avait pris un vieux coup, comme le pare-chocs qui pendait sur le bitume. Et le jet de vapeur qui s’échappait du capot ne présageait rien de bon.
Le véhicule tamponneur était un imposant pick-up américain, haut sur roues, de marque Chevrolet, couleur vert bronze maculé de giclures de boue. Il avait heurté l’aile de l’Audi avec le coin de sa caisse qui, elle, n’avait subi aucun dommage.
« C’est vraiment le pot de terre contre le pot de fer » pensa Lilian désolé.
Le conducteur du pick-up, un grand type mince, large d’épaules, vêtu en cow-boy d’opérette, surgit comme un furieux. Son jean délavé était tellement collant qu’il paraissait avoir été cousu sur lui. Il marchait sur des santiags boueuses en plastique imitant - fort mal - la peau de serpent et portait une chemise de bûcheron canadien à carreaux plus ou moins écossais par-dessus laquelle il avait endossé un gilet sans manches en cuir noir qui complétait sa vêture folklorique.
Il ne manquait qu’un colt quarante-cinq pendu à son ceinturon de cuir fauve large de trois doigts, à boucle de cuivre et le Stetson pour poser avantageusement sur l’affiche des cigarettes Marlboro. Cependant, comme on était en Bretagne et non au Texas, le port du colt aurait été mal venu et il avait une tête à le déplorer.
Il s’approcha de Lilian et l’apostropha, lui collant en plein nez une haleine chargée de relents d’anis et de tabac.
— Dis donc, espèce de trou du cul, tu te crois aux vingt-quatre heures du Mans, ou quoi ?
Il avait la voix rauque, éraillée, des gros fumeurs et un lourd accent du terroir qu’il paraissait prendre plaisir à exagérer.
Lilian était déjà de méchante humeur ; se faire apostropher ainsi par un ivrogne qui était tout à fait dans son tort ne le rendit pas plus souriant.
Il toisa le cow-boy et répondit sur le même ton :
— Si vous regardiez, avant de reculer…
Il n’avait pas tutoyé son antagoniste. Sa bonne éducation sans doute…
— J’regardais pas, moi ? éructa le cow-boy. Si t’avais pas roulé comme un cinglé…
Révolté par cette mauvaise foi, Lilian protesta :
— Comment aurais-je pu rouler vite, je venais de démarrer au feu vert !
— Ah ouais ? fit l’autre, la bouche mauvaise, j’ai plutôt l’impression que t’as grillé le rouge !
Lilian indigné se retourna, cherchant des témoins :
— Vous avez vu, monsieur…
Le vieux bonhomme qu’il venait d’interpeller et qui avait assisté à la scène se défilait en marmonnant qu’il regardait justement de l’autre côté, entraînant dans sa précipitation à prendre le large un caniche à demi étranglé au bout de sa laisse.
Lilian chercha un autre témoin, une femme en noir, coiffée d’un fichu, portant un cabas de raphia, qui fit mine de ne pas le voir.
— Madame, madame…
Peine perdue, la femme s’enfuyait sans se retourner, comme si elle avait le diable aux trousses.
Le bruit de la collision avait attiré hors du bistrot, car on était devant la terrasse d’un bistrot, une faune de jeunes gens ricaneurs qui regardaient la scène avec intérêt. Lorsque Lilian fit un pas vers eux pour leur demander de témoigner, ils ricanèrent de plus belle, manière de dire : « On n’a rien vu, rien entendu ».
Puis ils s’accoudèrent à la balustrade de bois qui entourait la terrasse et s’installèrent comme au spectacle et le chauffeur de l’Audi comprit qu’il ne pourrait rien attendre de bon de ce côté.
Désemparé, il regarda la rue désespérément vide. Il était seul contre tous.
— Bon, dit le cow-boy brutalement, j’ai pas que ça à foutre, moi, tu la dégages, ta caisse, que je me casse ?
— Je ne dégage rien du tout ! fit Lilian fermement, on fait un constat avant.
Le cow-boy prit la pose avantageuse d’avant la bagarre au saloon : le rictus aux lèvres, les pouces dans le ceinturon, les coudes écartés du corps, comme s’il s’apprêtait à dégainer. Cela s’imposait, le bistrot avait pour enseigne Le Saloon, justement. C’était écrit en rouge et blanc sur une planche épaisse accrochée au-dessus de la porte.
Il ricana déplaisamment :
— Un constat ! Et puis quoi encore ? Tu te crois où, bonhomme ?
— Sur une route départementale bretonne où s’applique, je crois, la loi française, répliqua Lilian fort de son droit.
Le cow-boy ricana de plus belle et prit les spectateurs accoudés à la barre de bois à témoin :
— Vous entendez ça, les gars ?
Les ricanements fusèrent de plus belle. Visiblement, on attendait une belle bagarre.
Le cow-boy d’ailleurs semblait la rechercher. Il provoqua Lilian :
— T’avais qu’à pas me rentrer dedans, du con ! Est-ce que je te demandais quelque chose, moi ?
Lilian soupira. On ne s’en sortirait pas à l’amiable. Il sortit son portable et forma un numéro.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda le cow-boy la bouche mauvaise.
— J’appelle les gendarmes !
— Les gendarmes, les gendarmes, j’t’en foutrais des gendarmes, moi !
Gendarmes… Représentants de la loi… C’étaient probablement des mots qui n’avaient pas cours en ces lieux. La bouche du cow-boy se tordit, d’un geste prompt il saisit Lilian au collet, lui arracha le téléphone de la main et le balança avec violence contre un mur où l’appareil explosa. Puis, tenant toujours Lilian au col, il le secoua furieusement :
— Je vais t’en coller une, moi, si tu ne dégages pas, ’acré fi d’garce !
De dégoût, Lilian eut un mouvement de recul. Ce type avait une haleine de putois. Il tentait de résister, mais l’autre était plus fort. Il ferma les yeux dans l’attente du coup qu’il sentait venir, mais soudain l’étreinte de la brute se desserra et il entendit une voix rude qui demandait :
— Qu’est-ce qui se passe ici ?
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il vit qu’un troisième homme était intervenu dans l’altercation, un gros type au visage mou, portant une sorte de képi marqué de deux lettres, GC, en métal doré, boudiné dans une veste qui avait dû appartenir à un vieil uniforme verdâtre dépourvu de galons.
Le gros type avait des mains larges comme des pelles de terrassier. Il prit le cow-boy au bras, juste au-dessus du coude et referma sa formidable paluche.
Le cow-boy grimaça. La prise ne semblait pas lui faire de bien car il se dressa sur la pointe des pieds en grimaçant de douleur et il devint tout pâle.
La main qui tenait Lilian au col relâcha son étreinte et celui-ci put remettre de l’ordre dans sa tenue vestimentaire malmenée.
— C’est ce connard de Parigot, haleta le cow-boy toujours grimaçant car le gros type n’avait pas desserré son étreinte, il a grillé le feu rouge et il m’est rentré dans le cul…
— C’est faux ! protesta Lilian, je venais de démarrer et je roulais au pas. Ce monsieur a reculé brutalement, sans regarder !
— Tu ne vas pas le croire, Lulu ! s’écria le cow-boy, en prenant le gros type à partie, un mec qui n’est même pas d’ici !
Dans sa bouche, « n’être pas d’ici » semblait être un défaut capital. Pour autant, le gros homme ne lâcha pas le bras de l’énergumène.
— Ou je me trompe, dit-il en reniflant d’un air dégoûté, ou il y a un de vous deux qui ment !
Il secoua le cow-boy qui geignit et lui demanda :
— Rien de cassé, Frankie ?
Le cow-boy secoua la tête négativement en s’exclamant :
— Pour le moment non, mais si tu continues à me serrer comme ça, tu vas me péter le bras !
Le gros type consentit à desserrer sa prise et l’autre se massa le bras en soufflant. Il allait protester mais le gros type ne lui en laissa pas le temps.
— C’est bon, dégage ! ordonna-t-il sans forcer la voix.
Lilian protesta :
— Vous n’allez tout de même pas laisser partir ce type ! Il conduit en état d’ivresse !
— Qu’est-ce qui vous fait dire ça, monsieur ? demanda le gros type avec une politesse exagérée en regardant Lilian sous le nez.
— Ce qui me fait dire ça ? répéta Lilian ulcéré, il pue la vinasse !
— J’ai plutôt senti comme une odeur de pastis, objecta le gros type.
— La vinasse, le pastis… tout ça c’est de l’alcool ! S’il souffle sur une flamme, ça fera une drôle d’explosion. Essayez voir avec un alcootest.
— Primo, dit le gros homme, je n’ai pas de conseils à recevoir de vous. Secundo, je ne suis pas gendarme et faire souffler dans le ballon, comme vous le suggérez, n’entre pas dans mes attributions.
— Ah… Et peut-on savoir ce qui entre dans vos attributions ?
— Éviter les bagarres, par exemple…
Il regarda de nouveau Lilian sous le nez :
— Éviter que vous vous fassiez massacrer par Frankie. Il peut être violent, Frankie, quand on l’agace.
— Parce que c’est moi qui l’agace ?
Le gros bonhomme regarda ostensiblement alentour et son regard se posa de nouveau sur Lilian qu’il fixa de manière gênante.
— Je ne vois personne d’autre.
— Trop aimable ! Au fait, qui êtes-vous ?
— Le garde champêtre.
Lilian répéta, éberlué :
— Le garde champêtre ?
Il pensait que la fonction avait disparu au siècle dernier et qu’elle appartenait désormais au folklore.
— Pour vous servir, dit le gros d’une voix morne.
Il tourna le revers de sa veste d’uniforme et Lilian aperçut une plaque de cuivre jaune qui luisait.
— En ville on dit « policier municipal ». Ça vous va ?
Lilian éberlué ne répondit pas. C’est le Far-West, pensa-t-il, tout le monde joue au cow-boy et voilà le shérif !
Le silence se prolongeant, le garde champêtre demanda :
— Vous avez vos papiers ?
Lilian ferma un instant les yeux, se demandant s’il rêvait ou s’il était éveillé.
— Je vous ai demandé vos papiers, monsieur ! insista le garde champêtre d’une voix exagérément polie.
Il avait cependant monté le ton pour faire comprendre à son interlocuteur qu’on ne plaisantait pas.
Lilian pensa que, s’il rêvait, c’était un cauchemar. Il sortit son porte-cartes et, en soupirant, présenta les documents au gros type qui les examina avec une attention exagérée.
— Lilian Rimbermin, hein ?
— C’est cela… dit Lilian qui commençait à sentir la moutarde lui monter au nez.
— Architecte…
— Comme vous le voyez.
L’autre essaya de prendre un air finaud :
— Que vient faire un architecte parisien à Saint-Gwénécan ?
— Il se trouve que la nationale 164 traverse Saint-Gwénécan…
Le gros type l’interrompit :
— En cette saison, les Parisiens empruntent plutôt la voie express.
— D’abord, je ne suis pas parisien, protesta Lilian, ensuite je ne savais pas qu’il y avait des saisons pour traverser votre village.
— Vous n’êtes pas parisien, fit le gros d’un air dégoûté, alors expliquez-moi pourquoi vous avez une voiture immatriculée en soixante-quinze ?
— Pff… fit Lilian en feignant l’admiration, ce que vous êtes observateur !
— C’est le métier, dit l’autre sans relever le sarcasme.
Il eut un mouvement de tête qui signifiait qu’il attendait une réponse. Lilian, agacé, bafouilla :
— C’est parce que… parce que j’ai mon bureau dans la région parisienne.
Le garde champêtre hocha la tête d’un air entendu :
— C’est bien ce que je disais !
Il parlait toujours d’un ton paisible, d’une voix lente et monocorde et dévisagea Lilian sans aménité :
— On ne me la fait pas, à moi !
— Et alors ? s’insurgea Lilian, on n’a peut-être pas le droit de traverser votre patelin avec une bagnole immatriculée dans la région parisienne ?
— Que si, il y a même des étrangers d’autres pays qui y passent, alors, vous voyez…
La preuve que ce pays était une terre de tolérance, sans doute.
— Mais c’est surtout l’été, intervint le cow-boy auquel on ne demandait rien et qui ne se résignait pas à s’éloigner.
— Ta gueule, Frankie, dit le garde champêtre toujours d’une voix égale, sans même accorder un regard au cow-boy qui paraissait frustré d’une bonne bagarre. Je t’ai déjà dit de te tirer !
L’autre recula en ronchonnant et remonta dans son pick-up. Une voiture voisine étant partie, il put, au prix d’une manœuvre, s’en aller à son tour sous les yeux du garde champêtre dans un grondement de son puissant moteur qui cracha une épaisse fumée noire, tandis que les gros pneus crantés criaient sur le bitume.
— Vous le laissez partir ? s’indigna Lilian.
Sans daigner répondre, le garde champêtre referma le porte-documents qui contenait les papiers de Lilian et le lui tendit comme à regret.
— C’est bon, monsieur. Vous n’êtes pas blessé.
C’était plus une constatation qu’une question.
— Encore heureux, maugréa Lilian en empochant ses papiers.
— Alors, circulez !
— Vous êtes bien bon ! dit Lilian en donnant un coup de pied dépité dans le pneu de sa voiture, mais comment voulez-vous que je circule avec ça ? C’est un comble, je passais tranquillement lorsque cet ivrogne m’est rentré dedans en reculant sans même regarder où il allait.
— Ça, c’est votre version, monsieur, soupira le garde champêtre. Comme Frankie dit exactement le contraire et qu’il n’y a pas de témoins, je me vois contraint de vous renvoyer dos à dos.
— C’est insensé ! s’exclama Lilian, il n’y a pas de gendarmes dans ce pays ?
— Il y en a, dit le garde champêtre avec un mouvement insouciant du bras, mais on ne les dérange pas pour des broutilles.
— Des broutilles ? Mais j’ai bien pour quinze cents euros de réparations !
— C’est l’inconvénient avec les voitures allemandes, dit le garde champêtre avec une moue, faire venir la pièce détachée d’outre-Rhin coûte cher. Il y a le transport…
Lilian continuait de se demander s’il rêvait. On en était aux considérations économiques, à présent. Il se promit, à l’avenir, de prendre la voie express comme tout le monde lorsqu’il n’aurait pas de visites à faire.
— Il n’y a pas de dommages corporels, dit le garde champêtre d’une voix lénifiante, pourquoi voudriez-vous qu’on dérange les gendarmes ? Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de faire comme Frankie, disparaissez !
Avant que Lilian ait pu répondre, une jeune femme aux cheveux châtains s’approcha de la voiture accidentée et déclara à voix haute et claire :
— Moi j’ai vu l’accident !
Le garde champêtre toisa la nouvelle venue avec une sorte de mépris :
— Ah ouais ?
Soudain il paraissait contrarié. Méfiant et contrarié.
— Tout à fait. J’étais à la poste, en face et j’attendais mon tour. Je le confirme, ce monsieur est bien passé au vert, à vitesse réduite, bien à droite sur la chaussée et c’est la camionnette qui, en reculant brutalement, a embouti sa voiture.
La réaction du garde champêtre parut étrange à Lilian. Visiblement le bonhomme connaissait cette femme, ce qui n’expliquait pas pourquoi il l’avait regardée avec une suspicion que rien ne justifiait.
Âgée d’une bonne trentaine d’années, elle semblait juste un peu trop raffinée pour ce village rural où la plupart des hommes circulaient en bleus de travail, le plus souvent maculés de terre, et où les femmes uniformément vêtues de noir paraissaient toutes d’âge canonique.
Quand elle eut terminé son récit, le gros homme hocha la tête d’un air de doute. La jeune femme écrivit alors une série de chiffres au revers d’un morceau de papier en s’appuyant sur le capot de l’Audi et la tendit à Lilian :
— Si votre compagnie d’assurances, ou la police, a besoin de mon témoignage, voici mon téléphone.
Elle avait une voix un peu rauque, agréable, avec un léger accent que Lilian ne situa pas immédiatement.
Il prit le papier et jeta un coup d’œil sur la série de numéros.
— Je vous remercie beaucoup, c’est très aimable à vous.
La femme eut un mouvement d’épaules accompagné d’un sourire triste qui signifiait : « Ce n’est rien ! »
Elle ajouta :
— Je m’appelle Claire Aubenard et ce monsieur sait où on me trouve.
Puis elle traversa la rue d’une démarche élégante et se dirigea vers une Golf Volkswagen sous les regards de quelques badauds soudain réapparus.
Il n’y avait pas eu un seul mouvement de sympathie de la part de ces badauds, mais plutôt une sorte d’animosité, d’hostilité diffuse.
La tête haute, ne saluant personne, la jeune femme monta dans sa voiture et démarra sans se retourner.
— Vous connaissez cette dame ? demanda Lilian.
— Je connais tout le monde ici, répondit le garde champêtre.
— Qui est-elle ?
Le gros homme eut un mouvement de menton vers la carte que Lilian avait en main.
— Vous avez son téléphone…
Lilian répéta : « Claire Aubenard », je m’en souviendrai.
Le garde champêtre, quant à lui, ne paraissait pas disposé à donner plus de renseignements et Lilian resta les bras ballants en se demandant qui était cette femme.
Le gros ne disait toujours rien, néanmoins ce témoignage avait dû l’influencer, à moins qu’ayant flairé l’haleine alcoolisée du cow-boy il se méfiât des suites qu’aurait pu avoir cette histoire ? Toujours est-il qu’il proposa à Lilian d’appeler une dépanneuse.
Celui-ci ayant accepté, il forma un numéro sur son téléphone portable à lui et demanda à son interlocuteur que l’on vienne enlever l’Audi.
Quelques minutes plus tard, un camion de dépannage vint se positionner devant la voiture de Lilian et le conducteur déroula un câble d’acier qu’il fixa sous la voiture. Il actionna alors une télécommande, le câble se raidit, et le break accidenté fut hissé sur le plateau de la dépanneuse.
Le mécanicien invita Lilian à monter près de lui pour aller jusqu’au garage ; Lilian refit donc, en sens inverse, le chemin qu’il venait de parcourir pour venir s’empaler dans le pick-up du cow-boy, dans une cabine bruyante qui empestait le cambouis et le gas-oil.
Il était alors deux heures de l’après-midi. Un pâle soleil perçait sous le ciel gris et il éclairait les eaux tourbeuses du lac que l’on apercevait en contrebas de la route.

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En exclusivité : les deux premiers chapitres du 3e volet d’Enigmes à Bourvillec “Le secret d’Amélie”

Jeudi, avril 23rd, 2009 | Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec, auteurs bretons, divers | 2 commentaires

Le 3e volet de la série “Énigmes à Bourvillec“, très attendu, paraîtra le 11 mai 2009.

Intitulée “Le secret d’Amélie“, cette nouvelle enquête ravira les amateurs de romans policiers.

Originalité et humour garantis avec cette collection dont l’action se situe en centre-Finistère !

Vous pouvez dès à présent réservez cet ouvrage sur www.palemon.fr.

CHAPITRE 1

Bourvillec c’est un coin tranquille, où il ne se passe jamais rien. C’est ce qu’on croit, mais détrompez-vous, il se passe parfois des choses ! Seulement on n’est pas toujours au courant. Enfin tout le monde n’est pas au courant ! Parce que pour moi c’est différent, je suis le facteur. Alors forcément, je sais pas mal de choses. Mon nom c’est François Lannuzel, mais tout le monde m’appelle Fanch. On est en 1975, et je viens tout juste d’avoir trente-trois ans, l’âge du Christ à ce qu’on dit.
Ma mère dit qu’on n’est jamais contents parce qu’on se plaint tout le temps qu’il ne se passe rien, et dès qu’il arrive quelque chose, on se plaint que ça dérange nos petites habitudes. Je crois qu’elle a raison, surtout quand elle dit qu’il y a plus malheureux que nous sur la terre. Mais n’empêche que des fois, on trouve quand même le temps un peu long.
Heureusement, depuis qu’Édouard Couchouron est revenu d’Amérique les poches pleines de dollars et qu’il a racheté l’abattoir municipal et la moitié du village, on peut dire que ça bouge à Bourvillec. Ça nous fait du bien et ça en bouche un coin à ces pignoufs de Plougalan. Il vaut mieux que je vous prévienne tout de suite, ceux de Plougalan on ne peut pas les voir. On ne sait pas pourquoi, mais ça a toujours été comme ça !
Et puis vous savez, ici c’est comme ailleurs. Le village a ses petits secrets dont on ne parle pas, mais qui font que parfois, les choses vont dans un sens au lieu d’aller dans l’autre. Et comme ce n’est pas toujours le bon sens, il n’y a que nous qui comprenons. Voilà pourquoi c’est important d’être né ici, je veux dire pour comprendre tout ça.
Certaines choses se sont passées il y a bien longtemps, avant ou pendant la guerre, et les gens n’aiment pas en parler. Moi j’étais trop jeune, et je ne sais pas tout. Mais vous avouerez que c’est quand même bizarre qu’Amélie Péron n’adresse plus la parole à personne depuis trente ans… Et puis Édouard Couchouron qui a été obligé de partir en Amérique il y a vingt ans, on ne sait même plus pourquoi… Et ça fait aussi vingt ans que la fille du notaire est devenue folle… Et comme par hasard depuis vingt ans le Juge ne sort plus de chez lui…
Quand je vous disais que notre village avait ses petits secrets…

CHAPITRE 2

Dans la cuisine aménagée dans l’arrière-boutique de la boucherie charcuterie, la famille Couchouron tenait un conseil de guerre. La maison était grande et certainement plus confortable à l’étage où se trouvaient le salon, la salle à manger, et la grande cuisine en merisier, mais c’est ici, autour d’une petite table en bois, assis à l’étroit dans cette pièce prévue pour manger sur le pouce entre deux clients, qu’ils se sentaient le mieux pour parler des choses importantes.
— C’est du gâteau, je vous dis, martelait Édouard en tapant du poing sur la table. Seulement il faut être prêt au bon moment.
— Ça va coûter cher, dit le père en hochant la tête. Tu crois pas que…
— Te casse pas la tête pour ça, coupa le fils d’un ton décidé, j’ai ce qu’il faut. Le problème ce sont les autorisations et les délais. Je dois faire les travaux tout de suite, autrement ça va me passer sous le nez. Alors si tu pouvais voir avec les conseillers municipaux, qu’ils soient tous d’accord pour arranger le coup avec l’Administration, et que ce connard de maire ne vienne pas encore m’emmerder avec sa réglementation.
— T’en as de bonnes, toi. Tu sais que certains d’entre eux commencent à se demander si…
— Dis-leur qu’il y aura une trentaine d’emplois en plus, coupa encore Édouard, ça devrait leur suffire.
— Bien sûr, mais…
— Mais quoi, dit la mère qui buvait les paroles de son fils, ils devraient plutôt remercier Édouard pour ce qu’il fait. Si ça te gêne, je peux y aller. Hein Édouard, on peut aller les voir ensemble, et le maire aussi, pourquoi pas ?
— Non, M’man, on aurait l’air de supplier, et ils se croiraient trop importants.
Il réfléchit quelques instants avant de se tourner vers son père.
— Tu n’as qu’à leur faire comprendre que de toute façon s’ils ne sont pas d’accord, je me passerai de leur autorisation, je me débrouillerai sans eux. D’ailleurs les travaux sont presque terminés. Dis leur aussi que je peux très bien m’installer à Plougalan ! Ça devrait les faire réfléchir.
— Ça c’est sûr ! s’esclaffa le père Couchouron en riant dans sa moustache.
Décidément son fils était beaucoup plus malin qu’il ne l’aurait cru. Il y a vingt ans, quand il l’avait expédié rejoindre son frère en Amérique, c’était une vraie tête brûlée. À l’époque Édouard lui en avait voulu, et sa femme aussi, mais après ce qui s’était passé, c’était la seule façon de calmer le Juge. Depuis les choses avaient changé, et cette vilaine affaire qui aurait pu leur coûter cher était oubliée. Et puis surtout, le Juge n’était plus ce qu’il était. D’ailleurs Édouard ne semblait plus penser à cette erreur de jeunesse. Par contre ses projets commençaient à faire peur à son père. Au début il trouvait normal d’aider son fils. Trop contente de se débarrasser de l’abattoir, la commune l’avait cédé pour une bouchée de pain, mais depuis Édouard n’arrêtait pas d’agrandir. Pour l’instant ça marchait, on ne pouvait rien dire, même si certains trouvaient ses méthodes un peu expéditives. L’Américain, comme on l’appelait, ne se gênait pas pour piquer la clientèle des concurrents. L’abattoir donnait déjà du travail à une cinquantaine de personnes, alors évidemment tout le monde trouvait ça bien. Mais les nouveaux projets lui faisaient peur. Son fils voulait carrément doubler la surface et traiter de la viande venue d’ailleurs. Il faut voir grand qu’il disait, et il n’arrêtait pas de parler de l’Europe. Jamais il n’aurait cru Édouard capable de ramener autant d’argent d’Amérique. Il n’avait pas réussi à savoir combien. Quand il posait la question, son fils ne disait pas deux fois la même chose, où bien il répondait à côté.
— De toute façon les machines sont commandées, elles arrivent demain, ajouta Édouard en se levant. Allez, faut que j’y aille, je vois le député à midi.
Il embrassa sa mère qui le serra affectueusement contre elle. Il n’était pas fâché de voir son père demeurer assis sur sa chaise, un peu déboussolé. Le pauvre Michel, son frère aîné, avait toujours été le préféré du vieux, et Édouard prenait un malin plaisir à démontrer à celui-ci que lui aussi était capable de faire quelque chose. Pauvre papa, comment pourrait-il comprendre ? À Chicago, Édouard avait vu un porc entrer dans l’abattoir et ressortir un quart d’heure plus tard transformé en saucisse, jambon, saucisson, poils de brosse, pommade à la graisse, et reliure de bible. Comment son paternel, à qui il faut une demi-journée pour tuer un cochon, pourrait imaginer une chose pareille ? Quant au reste, il valait mieux ne pas en parler. Alors il fonçait, et les mettait devant le fait accompli. Ça n’avait pas été facile au début quand il s’était occupé d’accroître la clientèle. Son père désapprouvait ses méthodes. Qu’aurait-il pensé de son travail à Chicago ? Et de celui de Michel ? Heureusement il y avait l’argent, les fameux capitaux américains. Tout le monde gobait ça sans problème. Dans ce patelin, rien de ce qui venait d’Amérique n’étonnait les gens. C’était à cause de ça qu’il continuait à s’habiller comme là-bas, et qu’il avait fait venir la Cadillac. Elle lui avait coûté dix mille dollars, mais au volant il se sentait invincible et rien ne pouvait l’arrêter.
Au début, sa mère non plus n’y croyait pas, et craignait le pire. Et puis elle s’était vite habituée à le voir sortir du fric comme par miracle. Elle ne se gênait plus pour en profiter. La coiffeuse, la manucure et les magasins occupaient la majeure partie de son temps. Son père ne disait plus rien et laissait faire en le regardant comme s’il ne le reconnaissait plus. Édouard consulta sa montre, et se rappela qu’à midi il déjeunait avec le député. À Chicago tous les hommes politiques étaient à vendre, et il ne voyait aucune raison pour que ça ne fonctionne pas ici.
Cinq minutes plus tard il écrasait l’accélérateur de son immense Américaine qui s’aplatit sur elle-même avant de bondir en avant. Il leva légèrement le pied, pour se donner le temps de réfléchir à la direction qu’il devait prendre. Il ne voulait plus se laisser surprendre par l’étroitesse des petites rues. Ça lui était arrivé une fois, au début. En frimant dans les rues du bourg avec la Cadillac flambant neuve, il s’était retrouvé bloqué à l’angle de la rue de l’église et de la petite place aux poulets. Impossible d’avancer ou de reculer sans risquer d’abîmer la carrosserie. En quelques minutes tout Bourvillec s’était rassemblé pour profiter du spectacle.
C’est Toulancoat, accouru de l’abattoir, qui l’avait sorti de sa fâcheuse position en se glissant sous le véhicule et en ripant la voiture de quelques centimètres, sous les yeux ébahis des spectateurs qui avaient applaudi. Il était temps, ceux de Plougalan commençaient à arriver. C’était de la faute de sa mère qui l’accompagnait. Elle voulait absolument passer devant la boutique d’Émilienne Masson pour la faire enrager.
Sur la place de la Pompe, il croisa le regard de la vieille Le Cam assise sur une chaise devant la porte de sa maison. Elle suivait des yeux la Cadillac en branlant sa petite tête chiffonnée. Toujours dehors, été comme hiver ! On racontait qu’elle avait plus de cent ans et que parfois le soir, ses enfants oubliaient de la rentrer. Les voisins venaient taper aux volets pour leur dire. Édouard se rappelait de la voir déjà sur cette chaise avant son départ pour l’Amérique. Il accéléra pour prendre la rue de la gare et sortir du bourg.

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Les Mange-Rêve continuent à recevoir les honneurs de la presse…

Mardi, mars 31st, 2009 | Jean-Luc Le Pogam et les Mange-Rêve, divers, revue de presse | Pas de commentaire

Le Télégramme Dimanche du 29 mars dernier publiait un article sur les Mange-Rêve.

L’auteur de cette critique, Corinne Abjean, semble avoir apprécié… Jugez plutôt !

Cliquez sur l’article ci-dessous pour l’agrandir…

Les Mange-Rêve dans Le Télégramme Dimanche du 29 mars 2009

Les Mange-Rêve dans Le Télégramme Dimanche du 29 mars 2009

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Rétrospective presse sur les Mange-Rêve

Mardi, février 24th, 2009 | Jean-Luc Le Pogam et les Mange-Rêve, revue de presse | Pas de commentaire

Les Mange-Rêve n°1 - Le Grand DérèglementComme nous vous l’annoncions dans un article d’hier, la série des Mange-Rêve rencontre un véritable succès auprès des lecteurs de tous âges.
Succès bien mérité, car la trilogie est véritablement passionnante. Et si vous avez l’occasion de croiser son auteur Jean-Luc Le Pogam en dédicace lors d’un salon, ne le ratez pas ! Ses séances de signature valent en général le coup d’œil, animation garantie !
Nous vous proposons donc une petite rétrospective - loin d’être exhaustive - des articles de presse parus à son sujet… Car les journalistes aussi apprécient les Mange-Rêve !
Cliquez sur les articles ci-dessous pour les agrandir…
Le Tome 1 des Mange-Rêve dans Ouest-France - avril 2008

Le Tome 1 des Mange-Rêve dans Ouest-France - avril 2008

Le Tome 1 des Mange-Rêve dans Le Télégramme - avril 2008

Le Tome 1 des Mange-Rêve dans Le Télégramme - avril 2008

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Les Mange-reve n°2 - Ouest-France - décembre 2008

Les Mange-reve n°2 - Ouest-France - décembre 2008

Le Tome 2 des Mange-Rêve dans Le Télégramme - décembre 2008

Le Tome 2 des Mange-Rêve dans Le Télégramme - décembre 2008

Le Tome 2 des Mange-Rêve dans PLOUC MAGAZINE - février 2009

Le Tome 2 des Mange-Rêve dans PLOUC MAGAZINE - février 2009

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