Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec
1er chapitre du 4e volume des Énigmes à Bourvillec “Le magot de Mado”
Lundi, mai 3rd, 2010 | Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec, actualité littéraire bretonne, auteurs bretons | Pas de commentaire
Vous êtes très nombreux à attendre avec impatience la sortie du prochain roman de Jean-Paul Birrien…
Et bien c’est pour dans 12 jours !
Le 15 mai paraîtra Le magot de Mado, un 4e volume désopilant dont les personnages attachants vous embarqueront avec eux à Bourvillec.
Vous pouvez dès à présent réserver cet ouvrage en librairie ou sur notre site www.palemon.fr.
En attendant la sortie, pour vous faire patienter, voici l’intégralité du 1er chapitre (téléchargeable au format Pdf)… Excellente lecture !
…
…
…
…
…
…
…
…
…
…
…
…
…
Télécharger le 1er chapitre du Magot de Mado au format Pdf
…
…
Chapitre 1
…
Jeudi 9 mars 1972
— T’as des nouvelles de ton héritage, Mado ?
— Pftttt ! Je crois bien que cette maison ne sera jamais vendue ! En plus, le notaire m’a envoyé des impôts à payer… Si ça continue, ça coûtera plus cher que ça vaut.
La brune un peu forte qui répondait au prénom de Mado peignait avec application ses ongles en rouge.
— Comment il s’appelle déjà, ton bled ? Trouvillec, c’est ça ?
— Mais non, Max, Bourvillec ! Bour-vil-lec ! Je te l’ai déjà dit cent fois, dit-elle en levant le bras, doigts tendus, pour juger du résultat.
— Combien tu avais touché ?
— Je sais plus exactement… Un peu plus d’vingt mille, j’crois.
Elle souffla sur ses ongles et agita les deux mains pour accélérer le séchage.
— Il en reste ?
— Pas beaucoup.
— Tu pourrais faire ça en deux mois, si tu voulais, fit Max en s’appuyant au dossier du canapé.
— Tu ne vas pas recommencer avec ça, dit Mado en lui jetant un regard noir.
— Ce que tu peux être vieux jeu ! Tu vois bien que je plaisante !
— C’est déjà pas mal ce que je fais pour toi !
— Bien sûr ! Mais tu m’avais promis d’essayer… Au moins une fois, pour faire une expérience… On s’aimera encore plus fort après, tu verras…
— Tu sais très bien que j’avais bu, quand j’ai dit ça.
— D’accord, d’accord, dit Max en allumant une cigarette.
Il portait un blouson d’aviateur en cuir, doublé de peau de mouton, et un jean serré sur ses cuisses musclées. Ses cheveux noirs couvraient ses oreilles et tombaient dans son cou. Quand il souriait, ses dents blanches et le blanc de ses yeux légèrement bridés, luisaient dans son beau visage au teint sombre, trahissant ses origines gitanes. Ses mains surtout attiraient l’attention. Elles étaient fines et soignées, mais puissantes avec des doigts très longs.
— Et toi, qu’est-ce que tu comptes faire ? demanda Mado en refermant soigneusement la petite bouteille de vernis.
— Je sais pas encore, mais ça va venir, répondit Max, le visage fermé.
— Tu m’avais promis autre chose…
— Je sais… Je sais… J’ai un truc en vue… Cette fois c’est du sérieux, se dépêcha-t-il d’ajouter devant la moue interrogative de Mado.
— C’est vrai, Max ? Tu ne déconnes pas ?
— Puisque je te le dis.
— On mènera la grande vie comme avant ?
— Pas encore, mais bientôt tu seras la reine, Mado, c’est Max qui te le dit.
— Oh, Max, s’écria-t-elle en se laissant choir sur ses genoux, et en l’entourant de ses bras.
— Et doucement, fais gaffe à ma clope.
— Oh ça va, dit Mado vexée, en se relevant d’un bond. De toute façon il faut que tu partes, j’attends quelqu’un.
— Ah oui, c’est vrai, j’oubliais… Je suis dans le salon de coiffure.
— C’est ça, moque-toi. Ça met du beurre dans les épinards et tu es bien content d’avoir de l’argent de poche !
— T’es une vraie bonne sœur, Mado. Tu devrais être remboursée par la sécurité sociale.
— Allez dégage, dit-elle en lui passant les bras autour du cou pour l’embrasser. J’en ai au moins jusqu’à dix heures.
Elle attendit que Max soit sorti pour vider le cendrier et remettre de l’ordre dans l’appartement. Elle s’attarda quelques minutes dans la salle de bain, et revint se camper entièrement nue devant la grande glace de la salle. Elle lissa les deux longues anglaises qui encadraient son visage, et agita ses doigts dans ses cheveux pour leur redonner du volume. À vingt et un ans ses seins restaient fermes mais elle les aurait préférés plus petits et plus hauts. La courbe de ses hanches s’était un peu trop arrondie à son goût. Elle se retourna et pinça d’un air dépité ses fesses dodues qui commençaient à se ramollir. Elle trouvait ses jambes trop fortes et les aurait souhaitées plus fines. Enfin, du moment que tout cela plaisait à Max, c’était le principal. Jamais elle n’aurait cru qu’un type aussi beau que lui, puisse s’intéresser à elle.
Elle choisit des dessous dans un tiroir de la commode, et enfila par-dessus une blouse rose qu’elle boutonna de bas en haut. Elle serra la ceinture autour de sa taille, et glissa sans se baisser, ses pieds dans des escarpins vermillon à hauts talons.
Aide-coiffeuse dans un grand salon de la rue du Faubourg Saint-Honoré, Mado arrondissait ses fins de mois en travaillant au noir dans son appartement. Elle avait commencé en rendant service à la concierge, qui depuis lui envoyait ses amies. Le bruit s’était ensuite répandu dans le quartier, et aujourd’hui, sa petite clientèle lui prenait deux soirées par semaine. Ça mettait du beurre dans les épinards.
Elle tira le fauteuil jusqu’à l’entrée de la salle de bain, accrocha la cuvette arrière et s’accroupit pour placer le repose-pieds. Quand elle avait rencontré Max, ça marchait plutôt bien pour lui. Il l’avait draguée dans un grand magasin. C‘était un beau mec, toujours bien sapé, le plus beau qui se soit jamais intéressé à elle. Il approchait de la quarantaine, mais ne les faisait pas. Il passait la prendre au salon avec une grosse voiture. Elle le rejoignait sous le regard envieux des copines. Il l’invitait dans les meilleurs restaurants, et la sortait dans les boîtes les plus chères. Jamais elle n’aurait pensé qu’un type comme lui puisse s’intéresser à une fille comme elle. Elle n’avait jamais eu l’occasion d’être vraiment amoureuse, alors c’était comme une première fois. Cela avait duré trois semaines, les plus belles de sa vie. Et puis Max s’était retrouvé en prison pour trois mois, à cause d’une histoire très compliquée d’objets volés, où d’après lui il n’était vraiment pour rien. Une stupide erreur de la police ! Surprise et déçue, elle avait décidé de faire front et de ne pas le laisser tomber. Cachant la vérité à tout le monde, la fidèle Mado lui avait rendu visite une fois par semaine. À sa sortie, Max se retrouvait nu comme un ver. Même la voiture ne lui appartenait pas. Il ne lui restait rien, et il ne savait pas où aller. Mado l’avait alors accueilli chez elle, dans son petit appartement, toute heureuse de lui venir en aide, et de l’avoir tout à elle.
Mais Max avait changé. Cela faisait maintenant un mois qu’ils vivaient ensemble, et il se montrait irritable et nerveux. Elle essayait de ne pas l’agacer, et d’attendre calmement qu’il retrouve une place, en espérant que ça ne durerait pas trop longtemps, car ses économies fondaient à vue d’œil. Elle n’osait pas lui refuser de l’argent, et il en dépensait pas mal. Sans l’héritage providentiel de sa vieille tante de Bretagne, elle n’aurait pas pu l’aider ainsi. Mais bientôt son livret de caisse d’épargne serait épuisé, et il ne lui resterait plus rien. À moins que la maison, qui comportait un magasin et un appartement, ne soit vendue. Mais d’après le notaire, il ne serait pas facile de trouver un acheteur.
Elle brancha le tuyau de la douchette sur le robinet de la salle de bain, et rapprocha la tablette à tiroirs du fauteuil. Ce soir elle commençait par madame Perrin, la boulangère du coin de la rue, qui venait pour une coloration. Elle sortit le nécessaire de son coffret à coiffure. Max assurait que cela ne durerait pas, et qu’il allait se refaire. Il lui promettait monts et merveilles, mais elle ne voyait toujours rien venir. Elle s’inquiétait de le voir traîner dehors toute la journée, et rentrer le soir pour s’installer devant la télé. La semaine dernière, après un repas bien arrosé chez un couple d’amis à lui, alors que la conversation déviait sur les différents moyens de se faire de l’argent rapidement, l’autre femme avait avoué sans aucune gêne pratiquer régulièrement des rencontres tarifées. Mado, un peu éméchée, avait assuré qu’elle aussi en serait capable s’il le fallait. Depuis cette soirée, Max n’arrêtait pas d’en parler et ça la gênait de le voir insister comme ça.
C’était dans sa nature d’être une brave fille, mais il ne fallait quand même pas exagérer. Le fait d’habiter ensemble changeait beaucoup la donne. Max perdait de sa superbe, et elle n’était plus aussi amoureuse qu’au début. Et surtout, elle commençait à douter des sentiments qu’il éprouvait pour elle. Elle craignait qu’il s’en aille. Alors elle priait le ciel et elle brûlait des cierges à Notre Dame de Lorette pour que ça s’arrange et qu’il l’aime comme au début. Deux cierges la semaine dernière ! Mais dans ce genre d’affaires, le Bon Dieu est le seul à connaitre la vérité, et il n’est pas très bavard.
La sonnette retentit. Mado rectifia la position du fauteuil, orienta la lampe et rapprocha la glace. Elle promena autour d’elle un regard satisfait, et se dirigea vers la porte, pour accueillir sa première cliente de la soirée.
En exclusivité : les deux premiers chapitres du 3e volet d’Enigmes à Bourvillec “Le secret d’Amélie”
Jeudi, avril 23rd, 2009 | Jean-Paul Birrien et Énigmes à Bourvillec, auteurs bretons, divers | 2 commentaires
Le 3e volet de la série “Énigmes à Bourvillec“, très attendu, paraîtra le 11 mai 2009.
Intitulée “Le secret d’Amélie“, cette nouvelle enquête ravira les amateurs de romans policiers.
Originalité et humour garantis avec cette collection dont l’action se situe en centre-Finistère !
Vous pouvez dès à présent réservez cet ouvrage sur www.palemon.fr.
…
CHAPITRE 1
Bourvillec c’est un coin tranquille, où il ne se passe jamais rien. C’est ce qu’on croit, mais détrompez-vous, il se passe parfois des choses ! Seulement on n’est pas toujours au courant. Enfin tout le monde n’est pas au courant ! Parce que pour moi c’est différent, je suis le facteur. Alors forcément, je sais pas mal de choses. Mon nom c’est François Lannuzel, mais tout le monde m’appelle Fanch. On est en 1975, et je viens tout juste d’avoir trente-trois ans, l’âge du Christ à ce qu’on dit.
Ma mère dit qu’on n’est jamais contents parce qu’on se plaint tout le temps qu’il ne se passe rien, et dès qu’il arrive quelque chose, on se plaint que ça dérange nos petites habitudes. Je crois qu’elle a raison, surtout quand elle dit qu’il y a plus malheureux que nous sur la terre. Mais n’empêche que des fois, on trouve quand même le temps un peu long.
Heureusement, depuis qu’Édouard Couchouron est revenu d’Amérique les poches pleines de dollars et qu’il a racheté l’abattoir municipal et la moitié du village, on peut dire que ça bouge à Bourvillec. Ça nous fait du bien et ça en bouche un coin à ces pignoufs de Plougalan. Il vaut mieux que je vous prévienne tout de suite, ceux de Plougalan on ne peut pas les voir. On ne sait pas pourquoi, mais ça a toujours été comme ça !
Et puis vous savez, ici c’est comme ailleurs. Le village a ses petits secrets dont on ne parle pas, mais qui font que parfois, les choses vont dans un sens au lieu d’aller dans l’autre. Et comme ce n’est pas toujours le bon sens, il n’y a que nous qui comprenons. Voilà pourquoi c’est important d’être né ici, je veux dire pour comprendre tout ça.
Certaines choses se sont passées il y a bien longtemps, avant ou pendant la guerre, et les gens n’aiment pas en parler. Moi j’étais trop jeune, et je ne sais pas tout. Mais vous avouerez que c’est quand même bizarre qu’Amélie Péron n’adresse plus la parole à personne depuis trente ans… Et puis Édouard Couchouron qui a été obligé de partir en Amérique il y a vingt ans, on ne sait même plus pourquoi… Et ça fait aussi vingt ans que la fille du notaire est devenue folle… Et comme par hasard depuis vingt ans le Juge ne sort plus de chez lui…
Quand je vous disais que notre village avait ses petits secrets…
…
CHAPITRE 2
— C’est du gâteau, je vous dis, martelait Édouard en tapant du poing sur la table. Seulement il faut être prêt au bon moment.
— Ça va coûter cher, dit le père en hochant la tête. Tu crois pas que…
— Te casse pas la tête pour ça, coupa le fils d’un ton décidé, j’ai ce qu’il faut. Le problème ce sont les autorisations et les délais. Je dois faire les travaux tout de suite, autrement ça va me passer sous le nez. Alors si tu pouvais voir avec les conseillers municipaux, qu’ils soient tous d’accord pour arranger le coup avec l’Administration, et que ce connard de maire ne vienne pas encore m’emmerder avec sa réglementation.
— T’en as de bonnes, toi. Tu sais que certains d’entre eux commencent à se demander si…
— Dis-leur qu’il y aura une trentaine d’emplois en plus, coupa encore Édouard, ça devrait leur suffire.
— Bien sûr, mais…
— Mais quoi, dit la mère qui buvait les paroles de son fils, ils devraient plutôt remercier Édouard pour ce qu’il fait. Si ça te gêne, je peux y aller. Hein Édouard, on peut aller les voir ensemble, et le maire aussi, pourquoi pas ?
— Non, M’man, on aurait l’air de supplier, et ils se croiraient trop importants.
Il réfléchit quelques instants avant de se tourner vers son père.
— Tu n’as qu’à leur faire comprendre que de toute façon s’ils ne sont pas d’accord, je me passerai de leur autorisation, je me débrouillerai sans eux. D’ailleurs les travaux sont presque terminés. Dis leur aussi que je peux très bien m’installer à Plougalan ! Ça devrait les faire réfléchir.
— Ça c’est sûr ! s’esclaffa le père Couchouron en riant dans sa moustache.
Décidément son fils était beaucoup plus malin qu’il ne l’aurait cru. Il y a vingt ans, quand il l’avait expédié rejoindre son frère en Amérique, c’était une vraie tête brûlée. À l’époque Édouard lui en avait voulu, et sa femme aussi, mais après ce qui s’était passé, c’était la seule façon de calmer le Juge. Depuis les choses avaient changé, et cette vilaine affaire qui aurait pu leur coûter cher était oubliée. Et puis surtout, le Juge n’était plus ce qu’il était. D’ailleurs Édouard ne semblait plus penser à cette erreur de jeunesse. Par contre ses projets commençaient à faire peur à son père. Au début il trouvait normal d’aider son fils. Trop contente de se débarrasser de l’abattoir, la commune l’avait cédé pour une bouchée de pain, mais depuis Édouard n’arrêtait pas d’agrandir. Pour l’instant ça marchait, on ne pouvait rien dire, même si certains trouvaient ses méthodes un peu expéditives. L’Américain, comme on l’appelait, ne se gênait pas pour piquer la clientèle des concurrents. L’abattoir donnait déjà du travail à une cinquantaine de personnes, alors évidemment tout le monde trouvait ça bien. Mais les nouveaux projets lui faisaient peur. Son fils voulait carrément doubler la surface et traiter de la viande venue d’ailleurs. Il faut voir grand qu’il disait, et il n’arrêtait pas de parler de l’Europe. Jamais il n’aurait cru Édouard capable de ramener autant d’argent d’Amérique. Il n’avait pas réussi à savoir combien. Quand il posait la question, son fils ne disait pas deux fois la même chose, où bien il répondait à côté.
— De toute façon les machines sont commandées, elles arrivent demain, ajouta Édouard en se levant. Allez, faut que j’y aille, je vois le député à midi.
Il embrassa sa mère qui le serra affectueusement contre elle. Il n’était pas fâché de voir son père demeurer assis sur sa chaise, un peu déboussolé. Le pauvre Michel, son frère aîné, avait toujours été le préféré du vieux, et Édouard prenait un malin plaisir à démontrer à celui-ci que lui aussi était capable de faire quelque chose. Pauvre papa, comment pourrait-il comprendre ? À Chicago, Édouard avait vu un porc entrer dans l’abattoir et ressortir un quart d’heure plus tard transformé en saucisse, jambon, saucisson, poils de brosse, pommade à la graisse, et reliure de bible. Comment son paternel, à qui il faut une demi-journée pour tuer un cochon, pourrait imaginer une chose pareille ? Quant au reste, il valait mieux ne pas en parler. Alors il fonçait, et les mettait devant le fait accompli. Ça n’avait pas été facile au début quand il s’était occupé d’accroître la clientèle. Son père désapprouvait ses méthodes. Qu’aurait-il pensé de son travail à Chicago ? Et de celui de Michel ? Heureusement il y avait l’argent, les fameux capitaux américains. Tout le monde gobait ça sans problème. Dans ce patelin, rien de ce qui venait d’Amérique n’étonnait les gens. C’était à cause de ça qu’il continuait à s’habiller comme là-bas, et qu’il avait fait venir la Cadillac. Elle lui avait coûté dix mille dollars, mais au volant il se sentait invincible et rien ne pouvait l’arrêter.
Au début, sa mère non plus n’y croyait pas, et craignait le pire. Et puis elle s’était vite habituée à le voir sortir du fric comme par miracle. Elle ne se gênait plus pour en profiter. La coiffeuse, la manucure et les magasins occupaient la majeure partie de son temps. Son père ne disait plus rien et laissait faire en le regardant comme s’il ne le reconnaissait plus. Édouard consulta sa montre, et se rappela qu’à midi il déjeunait avec le député. À Chicago tous les hommes politiques étaient à vendre, et il ne voyait aucune raison pour que ça ne fonctionne pas ici.
Cinq minutes plus tard il écrasait l’accélérateur de son immense Américaine qui s’aplatit sur elle-même avant de bondir en avant. Il leva légèrement le pied, pour se donner le temps de réfléchir à la direction qu’il devait prendre. Il ne voulait plus se laisser surprendre par l’étroitesse des petites rues. Ça lui était arrivé une fois, au début. En frimant dans les rues du bourg avec la Cadillac flambant neuve, il s’était retrouvé bloqué à l’angle de la rue de l’église et de la petite place aux poulets. Impossible d’avancer ou de reculer sans risquer d’abîmer la carrosserie. En quelques minutes tout Bourvillec s’était rassemblé pour profiter du spectacle.
C’est Toulancoat, accouru de l’abattoir, qui l’avait sorti de sa fâcheuse position en se glissant sous le véhicule et en ripant la voiture de quelques centimètres, sous les yeux ébahis des spectateurs qui avaient applaudi. Il était temps, ceux de Plougalan commençaient à arriver. C’était de la faute de sa mère qui l’accompagnait. Elle voulait absolument passer devant la boutique d’Émilienne Masson pour la faire enrager.
Sur la place de la Pompe, il croisa le regard de la vieille Le Cam assise sur une chaise devant la porte de sa maison. Elle suivait des yeux la Cadillac en branlant sa petite tête chiffonnée. Toujours dehors, été comme hiver ! On racontait qu’elle avait plus de cent ans et que parfois le soir, ses enfants oubliaient de la rentrer. Les voisins venaient taper aux volets pour leur dire. Édouard se rappelait de la voir déjà sur cette chaise avant son départ pour l’Amérique. Il accéléra pour prendre la rue de la gare et sortir du bourg.
