En exclusivité : un extrait de Mammig -Les Temps héroïques- (prologue)

Jean FAILLER s’aventure avec une nouvelle collection, qui réunira trois tomes : Mammig. L’auteur y romance l’ascension fulgurante du petit havre du Guilivinec, devenu, à l’aube du XXIème siècle, le premier port français de pêche fraîche… au travers l’histoire d’une famille qui a bien fait parler d’elle sur la côte bigoudène, la maison Carval !

Le Blog des éditions du Palémon vous propose en exclusivité un extrait du premier tome, Les Temps héroïques, en attendant le 16 novembre 2009, date de la sortie officielle !

Vous pouvez d’ores et déjà réserver cet ouvrage sur le site des Éditions du Palémon www.palemon.fr.

N’hésitez pas à nous faire vos commentaires ! Jean Failler y répondra très prochainement…

Prologue

Au milieu du XIXe siècle, les côtes du sud-Finistère étaient, aux dires des rares voyageurs qui s’y aventuraient, particulièrement inhospitalières. Les terres du bord de mer s’avéraient être pour l’essentiel des paluds* arides de rocs et de sable, bordées par une mer sauvage et battues par les vents chargés de sel.

On ne visitait pas cette côte sans nécessité : quelques douaniers y passaient au cours de leurs rondes, mais il n’y avait guère de ports d’accostage où les contrebandiers eussent pu exercer leur coupable industrie.

Parfois le naufrage d’un bateau de commerce amenait les gendarmes à cheval pour protéger les biens du pillage, mais ces gendarmes arrivaient le plus souvent après la bataille et, au mieux, ils ne trouvaient plus sur une grève que quelques planches ou quelques futailles éventrées attestant du «bris»**. Au pire, ils tombaient sur des autochtones agressifs, prêts à toutes les violences pour conserver les précieuses épaves qu’ils considéraient comme un don du ciel.

Les douaniers, les gendarmes, c’étaient là les seuls contacts qu’avait le petit peuple de la palud avec la civilisation.

À quelques encablures de la côte se dressait, en pleine mer, une barrière de rocs cyclopéens sur lesquels les tempêtes d’hiver venaient se briser dans un tumulte de fin du monde.

Aujourd’hui, les machines modernes ont apporté des moyens techniques propres à protéger ces endroits exposés de la côte ; des travaux titanesques, que la main de l’homme n’aurait su accomplir sans leur secours, relient entre elles des têtes de roche que seul le jusant dénude, si bien que les déchaînements d’équinoxe viennent s’écraser sur ces brise-lames de béton qui maintiennent les fureurs de l’océan à distance respectable et qu’il ne reste que de petites eaux pour balayer les plages de sable blanc.

Petites eaux peut-être, mais qui terrifient toujours les terriens.

Aux temps dont je vous parle, ces défenses n’existaient pas et toute la violence des flots s’élançant des tréfonds de l’Atlantique venait s’écraser sans retenue sur les plages blanches du pays bigouden.

Certains lieux de ces terres désolées n’étaient pourtant pas tout à fait abandonnés des hommes ni de Dieu. Une échancrure dans la côte, un semblant d’abri pour quelques barques, il n’en fallait pas plus pour fixer une population maritime.

Sur une petite butte, un seigneur sans terre avait fait bâtir un manoir à la manière d’alors, aux fortes murailles percées de minuscules ouvertures.

Ce manoir, qui s’appelait Kergoz, était fièrement campé derrière des fortifications couronnées de mâchicoulis, flanqué de trois tourelles, et la plate-forme crénelée de l’une d’entre elles semblait défier les écumeurs de mer si prompts à venir dépouiller plus pauvres qu’eux de leurs maigres biens. Cette fière forteresse, qui nous semble aujourd’hui bien vulnérable, semblait dire aux pirates anglais ou normands : «Venez donc vous y frotter, si vous l’osez !»

Ces défenses à la mode de l’époque produisaient leur effet de dissuasion sur les pillards qui n’avaient souvent pour armes que des gourdins de chêne, et, pour les mieux pourvus, des épées ébréchées.

La légende raconte que l’un des premiers habitants de cette place forte fut un féroce seigneur nommé Comorre-le-Cruel. Il y vivait avec sa femme Tryphine et son fils Trémeur, un garçonnet blond comme un ange, aussi doux que son père était sanguinaire.

Dans un accès de fureur, la brute décapita son fils avec son épée. Le garçonnet, ramassant sa tête, dit alors à son père : «Qu’importe, je la porterai désormais sous mon bras au lieu de l’avoir sur les épaules».

De saisissement et de dépit, la brute s’étouffa et mourut en proférant d’affreux blasphèmes.

Plus tard, les paysans firent bâtir en l’honneur du petit martyr la jolie chapelle de Saint-Trémeur. Sa statue s’y trouve toujours et le montre tenant à deux mains son chef décapité.

Le havre du Guilvinec - on disait Gilfineg, ce qui désignerait un «endroit pierreux» - n’était alors qu’une profonde faille naturelle, une aubaine pour les pêcheurs ancrés sur cette côte pavée de rocs si sournois que seuls les naturels du pays, naviguant avec leur père, leur oncle, leur cousin dès leur tendre enfance, s’y risquaient, mais jamais sans crainte.

Chacun de ces écueils porte un nom et il se trouve même un plateau rocheux de si fâcheuse réputation - les naufrages qu’il a provoqués ne se comptent plus - qu’on a baptisé avec rancune ces sournoises têtes de roches Ar Gisti, ce qui, en breton signifie «les putains», preuve évidente de leur mauvaiseté.

Sur cette palud en apparence inhabitée, on trouvait parfois au détour d’un tevenn - ainsi appelle-t-on une dune en breton - quelques chaumines blotties les unes contre les autres en petits hameaux de trois ou quatre feux, semblant s’épauler pour mieux résister à la fureur des éléments.

Dans ces misérables maisons plantées là au péril des hautes eaux et arc-boutées contre les vents, quelques familles nombreuses tentaient de survivre en mettant en commun ce qu’elles pouvaient arracher aux éléments hostiles. La mer était plus généreuse que la terre. Mais elle était plus sournoise aussi ; on pleurait tellement de pêcheurs qui n’étaient jamais revenus dormir leur dernier sommeil près de leurs ancêtres au petit cimetière derrière l’église, et dont les corps décavés roulaient dans d’insondables abîmes.

Quant à la terre, maigre, sableuse, elle filait entre les doigts. Dans le courtil attenant à l’arrière de la maison poussaient quelques pommes de terre et quelques carottes de sable, seuls légumes à s’accommoder de cette glèbe inféconde.

Une chèvre, parfois une pie noire, cette petite vache bretonne aux cornes en forme de lyre, miracle permanent de la nature qui en mangeant peu donne beaucoup de lait, complétaient les ressources agricoles de la communauté.

La mer fournissait généreusement poissons, crustacés et coquillages. Parfois même, aubaine tant souhaitée, elle jetait à la côte les restes d’un navire marchand qui s’était fracassé sur la barrière rocheuse des Étocs.

N’en déduisons pas que ces Bigoudens, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, étaient de mauvaises gens qui profitaient du malheur d’autrui. Que non ! Mais, perdu pour perdu, autant tirer parti de ce malheur.

Il n’était pas une planche, pas un tonneau, pas un cordage qui ne fût récupéré. Quant aux morts, lorsque leurs malheureuses dépouilles revenaient à la côte elles étaient pieusement recueillies, et portées en terre avec le secours de la religion.

Le plus souvent ces pauvres restes n’étaient vêtus que d’un pagne lors de leur inhumation, car leurs effets ne leur auraient été d’aucune utilité pour ce long voyage et ils retournaient tout naturellement vers leur créateur dans leur état originel. Il n’y avait rien d’inconvenant à garder pour les vivants ces hardes dont les morts n’avaient plus l’usage.

Un de ces hameaux avait pour nom Menez Groaz parce qu’il était bâti sur le contrefort d’une petite élévation où culminait un calvaire, une grossière croix de granit massif - édifiée par un ermite en des temps immémoriaux - que les vents avaient érodée et les lichens parée de leur dentelle d’or. Il n’en avait pas fallu plus pour que cet endroit fût nommé «La colline de la croix»***. Bien humble colline en réalité cette surélévation que des vrais montagnards n’auraient pas considérée autrement que comme une taupinière.

Mais peu importait son nom, elle avait le mérite de protéger des vents du nord-ouest qu’on appelle ici gwalarn et qui sont les plus fréquents en cette région.

Dans ce village vivait la famille Carval, dont je vais vous entretenir maintenant.

* Terres incultes des bords de mer, parfois marécageuses.

** Nom ancien pour désigner un naufrage.

*** En breton, Menez Groaz.

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